Sunday, April 11, 2021

Maïtée, Sabrina

Les sourires de demain


Miss, Dismiss …

J'ai toujours été indifférent aux concours de Miss. J'en entends régulièrement parler mais chaque nouvelle édition est logée dans les neurones désactivées de mon cerveau, où elle végètera sans jamais le troubler. Les rares fois où il arrivait à mon esprit de cogiter sur ces "concours de beauté", c'était pour protester à l’idée que loin des feux de la rampe, il n’existe aucune arène, aucune chance de briller qui soit accordée à la beauté féminine sans fard, enfouie sous les crasses de la pauvreté, transfigurée par la fatigue et la violence. Sheja a raison : « Toutes-les-femmes-sont-belles ! »

L’appel de la colline

Sauf qu'à cette soirée de finale du concours Miss Burundi édition 2021, c'était bien moi qui, quatre heures et demie durant, resta vautré dans mon fauteuil, à suivre le gala. J’aurais bien voulu mettre ça sur le compte de la curiosité scientifique. Mais l’honnêteté consiste à dire qu’il s’agissait davantage de l’appel de la colline (agatumba) : Ange Maïtée Niteka, qui n’était encore qu’un bout d’humain quand je la connus, était de l’édition Miss Burundi 2021! Pendant neuf ans (2001-2009), mon ménage vécut à un jet de pierre de sa demeure familiale, à Kinanira III. Sa maman et sa grande sœur aimaient bien notre petite famille et nous le leur rendions avec le même plaisir. Quand Maïtée eut appris à mettre un pied devant l’autre, elle se mit à accompagner sa grande soeur, Béchou, une taciturne au cœur d'or, qui de temps en temps venait chez nous pour toujours en repartir, sans avoir pippé le moindre mot! Béchou n'ouvrait la bouche que pour fermer celle de Maïtée. 

Maïtée

Six jours avant la finale, mon premier acte de vote (par téléphone) à un concours de Miss, je l'avais donc accompli en faveur de Maïtée, sans hauteur philosophique ni objectivité, comme ces actes de fidélité à un club de foot que vous renouvelez depuis des temps immémoriaux sans plus vous souvenir pourquoi. 

Le grand soir de la finale venu, avec Titi, mon épouse, nous nous sommes affalés dans un sofa devant notre télévision, à attendre que l'organisation du concours daigne appeler Maïtée devant le jury, de préférence plus vite que n'arrive le sommeil chez un couple de pantouflards quinquagénaires. Quand elle finit par apparaître après deux heures et onze candidates, la soirée avait déjà eu assez de mini-drames pour me tenir éveillé, mais pas assez pour mon épouse qui somnolait depuis une demi-douzaine d'interviews de candidates. Mais Titi  recouvra l'essentiel de ses esprits pour écouter notre seule connaissance du lot des quinze jeunes nymphes. 

Maïtée fut époustouflante de confiance, de détermination, d'éloquence et de perspicacité. A 20 ans, elle ne fit aucun mystère de sa "passion" pour ... la politique (!), une sphère dont les jeunes sont de plus en plus nombreux à se détourner, par résignation, sécurité ou frilosité. Et pour en parler et proposer un projet dans ce champ, elle a choisi le thème du chômage des jeunes. Maïtée a partagé de courts et poignants récits de luttes de jeunes, qui survivent de petits emplois, bien en-deça de leurs qualifications universitaires. Son projet ? Une application de smartphone pour mettre à la disposition des jeunes une plateforme de rencontre entre des diverses offres du marché du travail et la demande d'emploi de ces jeunes. Leurs CV et leurs compétences seraient rendus accessibles sur la plateforme. Si mon application parvenait à donner un emploi à deux cents jeunes, conclut-elle, je serais comblée. De toute la soirée, c'était le seul projet, à ma connaissance, qui semblait conçue pour être portée par l'intérêt réciproque  que toutes les parties - employeur, employé - y trouveraient. 

La présentation et les échanges de chacune des quinze candidates avec le jury autour des projets qu'elles tenteraient de mener à bien pendant les douze mois de leur "règne" de miss, si elles étaient élues, n'étaient pas la seule épreuve notée du concours. Néanmoins, elle était assurément la plus révélatrice de leur perspicacité et de leur potentiel d'actrices de changement. J'ai eu vent qu'à chaque édition du concours, les candidates étaient regroupées et logées quelques jours ensemble, là où elles recoivent un coaching et des formations, notamment sur l'élaboration de projets. A une exception près, de surcroît notable, toutes les candidates de cette édition 2021 portaient des projets assez réfléchis et détaillés, mais souvent irréalistes et démesurés au vu du temps, des moyens et de la multitude des concours externes qu'ils requerraient. Maïtée n'a pas choisi le plus simple de tous mais un des plus abordables, avec le moins de contingences externes dont dépendre. Son énoncé et sa diction étaient aussi limpides que sa vision du projet.

Saba Sabrina

Le hasard voulut que coup sur coup, arrivent ce qui furent pour moi les deux plus belles performances de la soirée. Juste après Maïtée, le jury appela Saba Sabrina Nsabimana. Elle fut la seule à proposer un projet conçu pour financièrement s'auto-régénérer : des prisonniers formant des unités de production agricole insérées dans un circuit de commerce et générant des bénéfices pour se nourrir eux-mêmes et nourrir des enfants, libérés d'orphelinat. La matérialisation de ce projet poserait sans doute bien plus de problèmes que Sabrina n'en a exposés dans sa présentation théorique. Comme quelques autres candidates avant elles, son projet naît d’une expérience personnelle, son rôle précoce de mère de substitution, pour ses quatre petits frères. Saba Sabrina avait l’élocution aussi fluide que sa pensée. A la fin, le jury s’est peut-être perdu, comme moi, à se demander si c’est la beauté de son projet qui finissait par la rendre elle-même très belle ou si c’est la beauté de son visage qui avait fini par rendre son projet attractif. 

Le vote de la soirée, les votes de demain ... 

Avant de se décharger de la pénible tâche d'annoncer les vainqueurs de l'édition 2021 du concours Miss Burundi 2021, lrvine Floréale Murame, la Présidente du Jury a livré un message impératif de félicitations et d'encouragement à toutes les quinze candidates. Car onze d'entre elles devaient rentrer bredouilles. Il ne faut pas s'y méprendre. Il y avait bien plus de candidatures séduisantes et prometteuses que j'en ai ici présentées. Au final, ce concours qui n'avait jamais été pour moi qu'une vanité, est bon à donner du baume au coeur, par ces temps de contraintes et d'infortunes, surtout dans l'entrepreneuriat. La soirée a couronné sa reine, Livya Thiana Iteka et ses deux dauphines. Qu'elles en soient félicitées. Lyvia a douze mois pour donner corps à son projet, qu'il faut bien admettre illisible. Ce n'est pas non plus le moment, pour toutes les autres candidates, à tourner le dos à leurs projets respectifs. C'est peut-être même maintenant l'heure du vote qui compte le plus : celui du soutien de chacun de nous, et sous toutes formes qu'il nous plaira, à celles qui nous ont séduit, par leurs projets et par leur cœur et leur intelligence à les défendre. Mon soutien à Maitée, parti d'un choix subjectif et arbitraire, d'une futile fantaisie de footeux, il s'est mué, minute après minute, par sa force et sa grâce, en résolution de soutien qui commence par ce blogpost. Avec Saba Sabrina, elles représentent le Burundi et les sourires de demain. Je les soutiendrai et leur chercherai des soutiens, autant que je pourrai. 


Bujumbura, 11 avril 2021

Louis-Marie Nindorera