Saturday, March 8, 2025

Quelle réconciliation devons-nous viser au Burundi ?

 Par Eugène Nindorera

 

Je vais essayer de répondre à cette question avec ma présentation. Comme son nom l’indique, l’Accord d’Arusha signé le 28 août 2000 visait la réconciliation au Burundi.  Vingt-trois ans plus tard, où en sommes-nous avec le processus de réconciliation ?

Dans un premier temps, je me propose de revisiter brièvement le contenu de l’AA sur la réconciliation. L’AA mentionne la réconciliation nationale comme une des « principales aspirations du peuple burundais[1] » ou un idéal à poursuivre[2]. L’AA préconise la création d’une Commission nationale pour la vérité et la réconciliation (CVR) qui aurait trois missions principales[3] :

Ø  Enquêter en faisant la lumière, en établissant la vérité sur les actes de violence graves commis entre le 1er juillet 1962 et le 28 août 2000 ;

Ø  Arbitrer et réconcilier en recommandant « des mesures susceptibles de promouvoir la réconciliation et le pardon » ;

Ø  Clarifier l’histoire du Burundi, la réécrire « afin de permettre aux Burundais d’en avoir une même lecture ».

En fin de compte, l’AA considère la réconciliation comme la résultante de plusieurs facteurs et de mesures prises dans des domaines très variés. Cet ensemble forme les bases d’un véritable projet de société consensuel susceptible d’amener une paix durable et la réconciliation si ce projet était bien mis en œuvre.

Dans un second temps, je voudrais proposer une définition sommaire du concept de la réconciliation et donner un aperçu des perceptions principales des Burundais sur la nature du conflit ainsi que sur la réconciliation.

D’après International IDEA[4] (International Institute for democracy and Electoral Assistance), « la réconciliation est à la fois un but, quelque chose vers quoi tendre, et un processus, le moyen d’atteindre ce but. ». L’AA semble avoir pris en compte ces deux approches.

Un rappel de la nature du conflit burundais s’impose car c’est elle qui détermine le cadre de la réconciliation. Pour les signataires de l’AA, ce conflit est « fondamentalement politique avec des dimensions ethniques extrêmement importantes » et il découle « d’une lutte de la classe politique pour accéder au pouvoir et /ou s’y maintenir [5]». La reconnaissance de la nature fondamentalement politique du conflit n’a pas empêché les signataires de l’accord de préconiser des solutions d’ordre ethnique et de recourir aux quotas ethniques à plusieurs reprises. 

Cette apparente contradiction traduit la difficulté et la complexité à désembrouiller la nature du conflit burundais par rapport à ses dimensions politique et ethnique. Il existe aussi d’autres formes de division qu’il ne faudrait pas ignorer ou minimiser.

Pour certains, il faudrait réconcilier les Hutu et les Tutsi entre lesquels il existerait un véritable contentieux de sang. Une des manifestations  de ce contentieux est cette lutte acharnée relative à l’existence et à la reconnaissance d’un génocide commis contre un seul groupe ethnique, les Hutu pour les uns et les Tutsi pour d’autres. Lorsqu’une personne est habitée par la peur extrême d’être tuée ou massacrée uniquement pour ce qu’elle est, ses réactions sont imprévisibles et peuvent même l’amener à tuer en pensant que sa survie et celle de ses proches en dépendent.  

La grande majorité des Burundais n’a commis aucun crime contre des personnes appartenant à une autre ethnie ou à la leur. Ces Burundais n’ont donc pas besoin de se réconcilier avec qui que ce soit et, en conséquence, vouloir réconcilier les Hutu d’un côté et les Tutsi de l’autre est une démarche inappropriée.

Pour ceux qui pensent que la nature du conflit burundais est fondamentalement politique, l’ethnisme et d’autres formes de division ou d’exclusion ont été créés et alimentés par les élites burundaises lesquelles ont instrumentalisé les populations burundaises à des fins sectaires ou personnels. La particularité des discriminations basées sur le genre est que certaines d’entre elles proviennent de notre culture et reposent donc sur de fortes assises sociales.

Dans le troisième volet de ma présentation, je voudrais évoquer la principale avancée et les obstacles majeurs observés dans le processus de réconciliation. S’agissant de la principale avancée, les élections de 2005 ont confirmé la reconfiguration du paysage politique qui s’est opérée avec l’effritement progressif de l’ancien parti unique UPRONA (Union pour le Progrès National) et la faiblesse des autres partis politiques dits Tutsi. La bipolarisation ethnique qui prévalait en 1993 a pratiquement disparu au profit d’une compétition entre le CNDD-FDD issu du principal groupe armé et d’autres partis politiques perçus comme étant à prédominance Hutu.  En conséquence, le discours basé principalement sur l’appartenance ethnique n’est plus suffisant pour mobiliser la majorité ethnique et soutirer son soutien ainsi que ses voix électorales.

Les mesures préconisées dans l’AA pour équilibrer le pouvoir et atténuer les tensions d’ordre ethnique telles que la politique des quotas ethniques, y compris au sein des forces de défense et de sécurité, n’ont pas permis d’atteindre les résultats escomptés. Certes, les nouveaux dirigeants sont principalement d’une autre couleur politique et/ou ethnique , mais leur gouvernance est en profonde contradiction avec les principes convenus dans l’AA et la Constitution. Les souffrances infligées aux membres du Congrès National pour la Liberté (CNL) et aux frondeurs du CNDD-FDD par le CNDD-FDD et sa milice sont une réalité qui atteste la prééminence de la nature fondamentalement politique du conflit et la volonté des dirigeants de se maintenir au pouvoir.

Parmi les obstacles majeurs à la réconciliation,  la mauvaise gouvernance est l’obstacle le plus préoccupant. La situation qui prévaut en matière de gouvernance au sein des trois pouvoirs est alarmante et bien éloignée des mesures préconisées dans  l’AA.

Les griefs à l’encontre du pouvoir exécutif sont nombreux. Entre autres, signalons l’ampleur des violations et abus des droits humains commis par des agents de l’Etat et les Imbonerakure, un Etat qui se proclame au-dessus de la loi[6], l’impunité des crimes de toute nature, la mauvaise gestion économique, le détournement des deniers publics ainsi que l’incapacité à juguler le fléau de la corruption. Face à ces manquements graves du Gouvernement, les membres de l’Assemblée Nationale et du Sénat dont l’une des  missions est  de contrôler l’action du Gouvernement affichent plutôt une attitude complaisante indigne de leur statut de représentant du peuple.

Quant au pouvoir judiciaire, son indépendance est loin d’être effective. Sa soumission au pouvoir exécutif s’est accentuée avec la réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) intervenue en janvier 2021[7]. Cette réforme a transformé le CSM en une nouvelle juridiction de fait, supérieure à la Cour Suprême et à toutes les autres juridictions. Bien que ces nouvelles prérogatives du CSM contredisent des dispositions constitutionnelles, cette loi ne peut pas être attaquée devant la Cour Constitutionnelle puisque cette dernière a statué que cette loi organique était conforme à la Constitution.

Le poids du passé et sa mauvaise gestion constituent également un obstacle majeur à la réconciliation. Le lourd contentieux lié au passé continue à envenimer le présent parce qu’il n’a pas encore été géré de manière satisfaisante, ce qui a donné lieu à de nombreuses manipulations. Une bonne gestion du passé passe inévitablement par la création d’un environnement propice au dialogue et au respect des droits humains.

La CVR est pour l’instant le principal outil de la réconciliation au Burundi. Dans une critique du travail de la CVR que j’ai faite l’année dernière[8], j’ai notamment relevé ceci : D’une part, l’environnement caractérisé par des violations graves des droits humains et les manquements sérieux du gouvernement en matière de gouvernance sont peu compatibles avec la mise en œuvre d’un processus crédible de justice transitionnelle. D’autre part, cette crédibilité est entachée par la composition de la CVR ; ses difficultés à transcender les clivages politico-ethniques ; l’opportunité ratée de proposer une démarche originale prenant en compte les caractéristiques du conflit burundais.

Dans la quatrième partie de ma présentation, je voudrais vous soumettre cinq axes prioritaires lesquels, à mon humble avis, pourraient constituer l’ossature d’une politique de réconciliation nationale.

Premier axe prioritaire : l’impérieuse nécessité d’améliorer significativement la gouvernance en répondant aux attentes légitimes des populations lesquelles transcendent les clivages de tous ordres. Il faut donner un contenu concret à ces objectifs et fixer des indicateurs de performance clairs. Ces normes peuvent être définies de manière à ce que la majorité des gens les trouvent pertinentes même s’ils n’appartiennent pas au même parti politique ou à la même ethnie.

Je ne le répèterai jamais assez : lorsqu’un dirigeant fait son travail correctement et agit dans l’intérêt général, il est apprécié de la grande majorité de la population et, généralement, celle-ci ne cherchera pas à connaître ses origines ethniques ou régionales. De tels dirigeants rassurent tout le monde et permettent aux personnes traumatisées ou habitées par la peur de passer au stade de la coexistence non-violente avant d’envisager l’étape de la confiance[9].

Le processus de réconciliation est encore sensiblement tributaire des changements au niveau des rapports de force. Hier, la perception des groupes au pouvoir encourageait certaines personnes à s’exprimer pendant que d’autres faisaient profil bas parce qu’ils n’avaient pas confiance dans les institutions en place. J’en parle en connaissance de cause puisque j’ai eu à gérer cette situation dans les années 90. Aujourd’hui, la situation est quasi similaire sauf que les rapports de force ayant changé, les rôles se sont quelque peu inversés, avec une donne ethnique un peu moins chargée émotionnellement. Dans les deux cas, les conditions pour espérer un processus de réconciliation crédible n’étaient pas et ne sont toujours pas réunies. Cependant, toute avancée, si petite soit-elle, est bénéfique.

Deuxième axe prioritaire : Rendre effective l’indépendance de la magistrature, améliorer le fonctionnement de la justice et lutter contre l’impunité. La poursuite de tous les auteurs des crimes de masse peut s’avérer difficile voire impossible, mais il ne peut y avoir de réconciliation véritable sans un minimum de justice. Sans forcément être poursuivis par la justice pénale, les dirigeants à différents niveaux et à différentes périodes de l’histoire du Burundi post indépendance devraient assumer leur part de responsabilité dans les tragédies dont les populations burundaises de toutes les ethnies ont été les victimes.

Par ailleurs, le Burundi ne peut prétendre promouvoir un Etat de droit sans une justice indépendante et impartiale. La loi sur le CSM étant en violation de la Constitution, le Gouvernement devrait l’abroger ou, à défaut, il pourrait être astreint à comparaitre devant une juridiction nationale ou régionale susceptible de le forcer à l’abroger.  Les dysfonctionnements réels dans l’administration de la justice doivent être reconnus et résolus, mais ils ne devraient pas servir de prétexte pour fouler aux pieds le principe de l’indépendance de la magistrature. 

 

Troisième axe prioritaire : Exercer une forte pression sur les décideurs pour qu’ils honorent leurs obligations. Face aux défaillances du Gouvernement et des autorités publiques, toute institution et toute personne physique ou morale devraient influencer les décideurs et exercer une pression sur eux dans un cadre légal pour qu’ils honorent leurs obligations envers le peuple dont émane leur pouvoir.

Si les pouvoirs publics ne le font pas spontanément, le rôle des  contrepouvoirs et des autres acteurs est de les y encourager ou de les y forcer de manière pacifique, individuellement ou collectivement. Rappelons-le, les rapports de force qui prédominent dans une société à une période donnée ne sont pas immuables.  Ensuite, les nouvelles technologies de communication[10] offrent aussi des moyens additionnels pour influencer les décideurs et l’opinion publique.  Enfin, chaque citoyen en âge de voter a la possibilité de s’exprimer sur le choix de ses dirigeants à différents niveaux et essayer ainsi d’écarter les mauvais dirigeants.

Quatrième axe prioritaire : Mettre en œuvre un vaste programme d’éducation. « L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde ». L’auteur de cette citation est Nelson Mandela dont le rôle fut déterminant dans les négociations de l’AA. Je voudrais insister sur l’éducation aux valeurs qui est définie par le Conseil Supérieur de l’Education du Maroc comme « une responsabilité que se partagent l’école, les familles, les médias et toutes les institutions assumant des missions d’éducation, de formation culturelle et d’encadrement, même si l’école, creuset de la nation par excellence, en assume la plus grande part[11] ». La première de ces valeurs est le respect de la vie humaine !

Cinquième axe prioritaire : Promouvoir aussi la réconciliation ascendante. Les programmes de réconciliation peuvent être de conception ascendante ou descendante. « L’approche ascendante se concentre sur les relations interpersonnelles entre les membres d’une communauté. La réconciliation et les initiatives au niveau local sont considérées comme la clé du succès ».

Au Burundi, « chaque localité a sa propre histoire avec ses spécificités,  ses dynamiques internes, ses rapports de force et d’autres facteurs qui lui sont singuliers. L’histoire unique de cette localité pourrait être révélée dans le cadre d’un dialogue ouvert et sincère au sein des communautés de cette localité[12] ». Cependant, une fois de plus, ce processus ne pourra réussir que s’il est initié dans un contexte apaisé.

 

En guise de conclusion,  je voudrais insister sur la bonne gouvernance et l’impératif d’aller au-delà de la réhabilitation de l’AA ou du respect de la Constitution, en mettant en place un système permanent d’évaluation des performances des autorités publiques.  Pour le pouvoir, ce serait une manifestation éclatante de sa volonté politique d’honorer ses obligations à l’égard des populations, d’instaurer la bonne gouvernance  et de promouvoir ainsi la réconciliation au Burundi. Pour les autres acteurs de la société, ils devraient s’organiser, individuellement et collectivement, pour revendiquer avec insistance qu’un tel système soit largement débattu et mis en œuvre. Ce système deviendrait la pierre angulaire du nouveau contrat social entre gouvernants et gouvernés. Ces derniers sont en droit d’exiger plus que l’adoption de beaux textes sans lendemain[13] et de se focaliser sur leur mise en application effective.

En termes pratiques, ce système reviendrait à demander voire exiger que chaque autorité publique, à commencer par le Président de la République, exécute son cahier des charges. Son  contenu répondrait aussi clairement que possible à une série de questions légitimes sur plusieurs aspects, comme les objectifs concrets à atteindre par cette autorité publique, les moyens de leur mise en œuvre, les indicateurs de performance, la production de rapports réguliers d’exécution ou encore la capacité de cette autorité à se conformer aux principes de transparence et de redevabilité. La formulation de cette feuille de route serait concise et simple de manière à en assurer une large vulgarisation. Si les performances de cette autorité publique n’étaient pas satisfaisantes, elle aurait à en assumer les conséquences.

Le conflit burundais reflète avant tout des relations brisées entre les gouvernants et les gouvernés qu’il faut restaurer sur des bases objectives.  Réconcilier le peuple avec ses dirigeants, telle devrait être la priorité des priorités !

 

Eugène NINDORERA.-

 

 



[1] AA, Préambule de l’acte formel de l’AA, page 1 ; voir aussi le préambule du Protocole I, page 14

[2] AA, Protocole I, article 5, page 17

[3] AA, Protocole I, article 8, pages 22 à 24

[4] Résumé de la publication de International IDEA, « La réconciliation après un conflit violent : un manuel3, 2004, pages 4 et 5

[5] AA, Protocole I, article 4, page 16

[6] Déclaration du Chef de l’Etat devant les responsables administratifs de Muyinga en mars 2022.

[7] Loi organique N°1/02 du 23 janvier 2021 portant modification de la loi organique N°1/13 du 12 juin 2019 portant organisation et fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature

[8] Eugène Nindorera (juin 2022), « Quelle(s) justice(s) pour les victimes des crimes contre l’humanité commis au Burundi en 1972 ? », notamment sur www.iwacu-burundi.org. Cette communication a suivi une présentation faite le 30 avril 2022 sur le même sujet, dans le cadre d’une conférence internationale sur le Burundi sur le thème « La CVR et les atrocités de 1972 : une évaluation préliminaire ».

[9] IDEA, La réconciliation après un conflit violent, pages 4 et 5 du résumé.

[10] Sites web, blogs, podcasts, facebook, twitter, instagram, etc.

[11] Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche Scientifique (2017), « L’éducation aux valeurs dans le système national d’éducation, de formation et de recherche scientifique », Maroc, page 6.

[12] Eugène Nindorera, Op. cit.

[13] Principes constitutionnels, dispositions de l’AA, projet de société, programme de gouvernement, politiques sectorielles, etc.

Sunday, July 21, 2024

La campagne “Curijambo” ouvre son atelier de forge

Dans la soirée de ce jeudi 18 juillet 2024, une trentaine de locuteurs-activistes de la langue Kirundi se sont retrouvés dans une petite salle du siège des “Éditions Gusoma” à Bujumbura pour s’atteler à la fabrique de quelques nouveaux mots en kirundi. Leur objectif pour la soirée était de réduire le déficit de cette langue dans le domaine de l’économie. La rencontre lançait aussi la campagne dénommée « Curijambo » ("Forge un mot"), qui projette d’étendre cet effort à six autres domaines socioéonomiques dépourvus de mots essentiels en kirundi, dont la santé, l’agriculture et l’élevage, l’éducation, les arts et les sports.

 Il sera difficile aux Éditions Gusoma de faire vivre et prospérer le livre en kirundi sans se mettre elles-mêmes à la forge de cette langue. Certes, elle est riche et exquise, comme en témoigne le dictionnaire Kirundi-Français du Père Firmin Rodegem, vieux de 54 ans ! Mais depuis l’infiltration du pays de Mwezi Gisabo par des marchands, des ethnographes et géographes, des Missionnaires d’Afrique, des troupes coloniales, des récepteurs radio, des ordinateurs, des smartphones, etc. il n’a cessé d’y entrer par flots ininterrompus des produits et des concepts étrangers aux Barundi. Ce flot a toujours dépassé la capacité disproportionnellement basse des artisans du kirundi à suivre le rythme et s'adapter. Ainsi, dans bien des situations, les Barundi se retrouvent littéralement fauchés en mots pour communiquer entre eux dans leur langue, avec précision, sans détours ni approximations. À force d’emprunts aux langues étrangères, le kirundi traîne à ce jour une dette énorme, accumulée sur plusieurs décennies d’inertie. Même l’Académie rundi, relancée à la rescousse du kirundi, est comme tétanisée par le déficit abyssal de la balance commerciale des langues.

 Corriger le déficit de cette balance promet d’être un travail de longue haleine. Toutefois, si ce jeudi 18 juillet, la campagne “Curijambo” a ouvert les portes de son atelier de forge, c’était d’abord pour répondre à la commande pressante de certaines professions – journalistes, accompagnateurs des communautés paysannes en développement, etc.  – quotidiennement en manque aigu de mots kirundi. 

Au bout de trois heures et demie de labeur sous la supervision de M. Ferdinand Mberamihigo, linguiste et lexicologue, Professeur à l’Université du Burundi, officiant ce soir-là en contremaître, huits mots sont sortis de la forge :

  • “Igúrizo” pour “contrat de vente” ;
  • “Urugūsho” pour “avance (sur paiement) ;
  • “Ikirihiriro” pour “facture” ;
  • “Icěmezandíshi” pour “reçu (de paiement)” ;
  • “Umunyámugǎmbi” pour “entrepreneur”;
  • “Ubunyámugǎmbi” pour “entrepreneuriat” ;
  • “Umurānzi” pour “commissionnaire” ;
  • “ Ndandariza” pour “prescripteur”.

Si au final, la production de l’atelier de ce jeudi soir ne couvrit que deux cinquièmes du bon de  commande, long de 20 mots, il faut louer le résultat et en tirer des leçons. Les prochaines soirées d’ouvrage seront tenues à une plus grande productivité. Il faudra le concours d’érudits de la langue pour remonter,  de leurs puits de connaissances, des mots kirundi et forger de nouveaux mots ou mots-valises aux sens comparables ou proches, sinon les créer de bric et de broc. Le concours des praticiens de chaque secteur visité, comme le fut jeudi soir Chantal Ntima, coach et Directrice de la Maison de l’Entrepreneur, sera indispensable.

La campagne « Curijambo » et, plus généralement, la réduction des déficits de la langue Kirundi ne sont pas à assimiler aux  préoccupations d’un petit cercle de linguistes et activistes du Kirundi. Plus une langue est précise et diffusée, plus nombreux sont les citoyens qui accèdent à la faculté de mieux communiquer, mieux comprendre, s’épanouir, développer et avancer, cohabiter selon des règles justes et claires. Les principales carences de la langue kirundi s’amassent sur le terrain des sciences. Nommer en kirundi un Accident Vasculaire Cérébral (AVC), c’est faire reculer l’occultisme et ceux, nombreux, qui ignorent cette pathologie neurologique et cherchent des empoisonneurs à envoyer sur le bûcher. Mais au-delà, ces déficits de langue créent et creusent les écarts sociaux entre gens, là où la langue peut agir pour les combler.  

Les promoteurs de la campagne « Curijambo » savent que leurs ateliers de forge ne sont pas équipés pour la production industrielle qu’appelle le déficit de la balance commerciale des langues. Toutefois, leur contribution modeste a le mérite d’exister et boucher des trous. Et tant qu’à faire peu, le faire bien devient crucial, c’est-à-dire avec un peu plus de clarté et d’organisation dans les principes et la méthodologie suivis dans la forge des mots. On retiendra qu’il y en aura eu peu mais importants et méthodiquement forgés pour assurer qu’ils passent allégrement dans le langage courant et servent effectivement leurs causes sociales.


Friday, March 11, 2022

Miganda, entre autobiographie et essai d’anthropologie culturelle

Miganda, entre autobiographie et essai d’anthropologie culturelle 

Au lendemain d’un café littéraire tenu à l’honneur du livre « Trésors du Burundi ancestral » de Perpétue Miganda, un lecteur saisonnier, Louis-Marie Nindorera, nous en livre une recension admiratrice


En 2017, cet ouvrage parut avec la discrétion et le détachement d’une jeune fille en mvutano qui se rendrait à une répétition de danse traditionnelle, en se frayant son chemin au milieu d’un rassemblement politique. Cette année-là, écrire sur la culture et les traditions rundi allait à rebours du climat d’alors, tendu et toxique.
Tout présageait plutôt la publication de brûlots politiques aussi fâchés, clivés et irraisonnés que les esprits du moment. Pour moi, acheter ce livre relevait donc plus d’un acte de résistance politico-culturelle, en revendiquant le droit de la culture rundi à exister et prospérer au-delà des contingences du moment. Le lire pour apprendre était secondaire.

Et de fait, je ne l’ai lu qu’il y a un mois, soit cinq ans après l’avoir acheté, prêté et perdu ! Ce fut pourtant un petit régal que de remonter les souvenirs de l’auteure.

De premier abord, par son titre racoleur, sa superbe jaquette et ses diverses illustrations, le livre a l’allure suspecte d’un produit de marketing touristique camouflé en essai d’anthropologie culturelle. À mon agréable surprise, ses premières pages découvrent un genre hybride, à la croisée de l’autobiographie et de l’essai d’anthropologie culturelle. Et l’un nourrit l’autre.
Le récit de vie de Perpétue n’aurait eu ni intérêt ni saveur particulière, sans éclairages sur le savoir et les croyances traditionnels qui la maintinrent en vie et façonnèrent sa personne. Quant aux faits d’anthropologie culturelle dont ce livre est émaillé, ils auraient eux-mêmes été ennuyeux à lire s’ils n’avaient habilement été moulus et dissous dans le récit de vie d’une famille, d’une communauté pour comprendre leur manière de se souder et ressouder à travers bonheurs et tragédies, par ces savoirs anciens et ces pratiques sociales qui avaient des fonctions et faisaient leur preuve.

Née en 1958 à Karambi (Mwaro), un petit coteau logé dans une « contrée de monts et vallées verdoyants », Perpétue est la dixième d’une fratrie qui, avant elle, avait déjà perdu cinq de ses membres, précocement. Elle vint au monde après trois naissances qui tournèrent court. Les deux premiers enfants d’Aloys Miganda et Elisa Baricako, ses parents, ne vécurent pas non plus.
Ainsi, les Burundais savaient assez des hauts et bas communs de leur vie pour convenir de règles essentielles de cohésion familiale et cohabitation communautaire pacifique et harmonieuse.
Plutôt que d’énoncer ces règles telle une charte, l’auteure les fait transparaître à travers une litanie de récits anecdotiques et prosaïques relatant le quotidien de sa famille et de sa communauté, sous la bienveillance légendaire prêtée au Prince Karabona et la toute-puissance protectrice de Dieu.

Les veillées familiales, les fêtes et leur protocole soigné, la méticuleuse préparation des mets et des boissons, l’union des familles du déchirement des départs à la visite des jeunes foyers, etc. tout y passe. C’est dans ces récits réels de vie que des mots, des adages, des chants, des contes sont expliqués, replacés dans leur contexte, redécouverts dans leurs sens originels. Mais tous ces récits auraient quand même formé un amas indigeste de savoirs si Perpétue n’avait pas « humanisé » son œuvre avec son art de décrire les divers sentiments des acteurs de son livre, entre tristesses, colères, détresse, incrédulités, orgueil, etc.
Au final, son travail partage une somme de connaissances qui s’appréciera et s’assimilera selon les besoins du moment de chacun. La quatrième et dernière partie du livre prend la tournure abrupte d’un plaidoyer mille fois légitime pour le retour à certaines valeurs d’antan.

Toutefois, cet épilogue fait contraste avec les trois premières parties du livre, par le changement radical du registre d’écriture et la construction quelque peu sommaire de son argumentaire.
Qu’à cela ne tienne, dans son propre style, Perpétue Miganda, avec ses « Trésors du Burundi ancien », s’ajoute à la lignée d’autres auteurs burundais, comme Joseph Cimpaye et Michel Kayoya qui écrivirent à la mémoire et au respect des valeurs rundi. A l’image de Kayoya qui fonda en 1963 un « centre culturel du Buyogoma », Perpétue Miganda a créé à Karambi, sur sa colline natale, un espace éco-culturel « Kwa Miganda » pour promouvoir ce retour aux sources qu’elle prône.

En soi, c’est rassurant de savoir qu’un demi-siècle plus tard, Kayoya, Ntahokaja et d’autres font toujours des émules. A n’en pas douter, Perpétue elle-même fera les siens, qui existent déjà dans sa propre progéniture !

Sunday, April 11, 2021

Maïtée, Sabrina

Les sourires de demain


Miss, Dismiss …

J'ai toujours été indifférent aux concours de Miss. J'en entends régulièrement parler mais chaque nouvelle édition est logée dans les neurones désactivées de mon cerveau, où elle végètera sans jamais le troubler. Les rares fois où il arrivait à mon esprit de cogiter sur ces "concours de beauté", c'était pour protester à l’idée que loin des feux de la rampe, il n’existe aucune arène, aucune chance de briller qui soit accordée à la beauté féminine sans fard, enfouie sous les crasses de la pauvreté, transfigurée par la fatigue et la violence. Sheja a raison : « Toutes-les-femmes-sont-belles ! »

L’appel de la colline

Sauf qu'à cette soirée de finale du concours Miss Burundi édition 2021, c'était bien moi qui, quatre heures et demie durant, resta vautré dans mon fauteuil, à suivre le gala. J’aurais bien voulu mettre ça sur le compte de la curiosité scientifique. Mais l’honnêteté consiste à dire qu’il s’agissait davantage de l’appel de la colline (agatumba) : Ange Maïtée Niteka, qui n’était encore qu’un bout d’humain quand je la connus, était de l’édition Miss Burundi 2021! Pendant neuf ans (2001-2009), mon ménage vécut à un jet de pierre de sa demeure familiale, à Kinanira III. Sa maman et sa grande sœur aimaient bien notre petite famille et nous le leur rendions avec le même plaisir. Quand Maïtée eut appris à mettre un pied devant l’autre, elle se mit à accompagner sa grande soeur, Béchou, une taciturne au cœur d'or, qui de temps en temps venait chez nous pour toujours en repartir, sans avoir pippé le moindre mot! Béchou n'ouvrait la bouche que pour fermer celle de Maïtée. 

Maïtée

Six jours avant la finale, mon premier acte de vote (par téléphone) à un concours de Miss, je l'avais donc accompli en faveur de Maïtée, sans hauteur philosophique ni objectivité, comme ces actes de fidélité à un club de foot que vous renouvelez depuis des temps immémoriaux sans plus vous souvenir pourquoi. 

Le grand soir de la finale venu, avec Titi, mon épouse, nous nous sommes affalés dans un sofa devant notre télévision, à attendre que l'organisation du concours daigne appeler Maïtée devant le jury, de préférence plus vite que n'arrive le sommeil chez un couple de pantouflards quinquagénaires. Quand elle finit par apparaître après deux heures et onze candidates, la soirée avait déjà eu assez de mini-drames pour me tenir éveillé, mais pas assez pour mon épouse qui somnolait depuis une demi-douzaine d'interviews de candidates. Mais Titi  recouvra l'essentiel de ses esprits pour écouter notre seule connaissance du lot des quinze jeunes nymphes. 

Maïtée fut époustouflante de confiance, de détermination, d'éloquence et de perspicacité. A 20 ans, elle ne fit aucun mystère de sa "passion" pour ... la politique (!), une sphère dont les jeunes sont de plus en plus nombreux à se détourner, par résignation, sécurité ou frilosité. Et pour en parler et proposer un projet dans ce champ, elle a choisi le thème du chômage des jeunes. Maïtée a partagé de courts et poignants récits de luttes de jeunes, qui survivent de petits emplois, bien en-deça de leurs qualifications universitaires. Son projet ? Une application de smartphone pour mettre à la disposition des jeunes une plateforme de rencontre entre des diverses offres du marché du travail et la demande d'emploi de ces jeunes. Leurs CV et leurs compétences seraient rendus accessibles sur la plateforme. Si mon application parvenait à donner un emploi à deux cents jeunes, conclut-elle, je serais comblée. De toute la soirée, c'était le seul projet, à ma connaissance, qui semblait conçue pour être portée par l'intérêt réciproque  que toutes les parties - employeur, employé - y trouveraient. 

La présentation et les échanges de chacune des quinze candidates avec le jury autour des projets qu'elles tenteraient de mener à bien pendant les douze mois de leur "règne" de miss, si elles étaient élues, n'étaient pas la seule épreuve notée du concours. Néanmoins, elle était assurément la plus révélatrice de leur perspicacité et de leur potentiel d'actrices de changement. J'ai eu vent qu'à chaque édition du concours, les candidates étaient regroupées et logées quelques jours ensemble, là où elles recoivent un coaching et des formations, notamment sur l'élaboration de projets. A une exception près, de surcroît notable, toutes les candidates de cette édition 2021 portaient des projets assez réfléchis et détaillés, mais souvent irréalistes et démesurés au vu du temps, des moyens et de la multitude des concours externes qu'ils requerraient. Maïtée n'a pas choisi le plus simple de tous mais un des plus abordables, avec le moins de contingences externes dont dépendre. Son énoncé et sa diction étaient aussi limpides que sa vision du projet.

Saba Sabrina

Le hasard voulut que coup sur coup, arrivent ce qui furent pour moi les deux plus belles performances de la soirée. Juste après Maïtée, le jury appela Saba Sabrina Nsabimana. Elle fut la seule à proposer un projet conçu pour financièrement s'auto-régénérer : des prisonniers formant des unités de production agricole insérées dans un circuit de commerce et générant des bénéfices pour se nourrir eux-mêmes et nourrir des enfants, libérés d'orphelinat. La matérialisation de ce projet poserait sans doute bien plus de problèmes que Sabrina n'en a exposés dans sa présentation théorique. Comme quelques autres candidates avant elles, son projet naît d’une expérience personnelle, son rôle précoce de mère de substitution, pour ses quatre petits frères. Saba Sabrina avait l’élocution aussi fluide que sa pensée. A la fin, le jury s’est peut-être perdu, comme moi, à se demander si c’est la beauté de son projet qui finissait par la rendre elle-même très belle ou si c’est la beauté de son visage qui avait fini par rendre son projet attractif. 

Le vote de la soirée, les votes de demain ... 

Avant de se décharger de la pénible tâche d'annoncer les vainqueurs de l'édition 2021 du concours Miss Burundi 2021, lrvine Floréale Murame, la Présidente du Jury a livré un message impératif de félicitations et d'encouragement à toutes les quinze candidates. Car onze d'entre elles devaient rentrer bredouilles. Il ne faut pas s'y méprendre. Il y avait bien plus de candidatures séduisantes et prometteuses que j'en ai ici présentées. Au final, ce concours qui n'avait jamais été pour moi qu'une vanité, est bon à donner du baume au coeur, par ces temps de contraintes et d'infortunes, surtout dans l'entrepreneuriat. La soirée a couronné sa reine, Livya Thiana Iteka et ses deux dauphines. Qu'elles en soient félicitées. Lyvia a douze mois pour donner corps à son projet, qu'il faut bien admettre illisible. Ce n'est pas non plus le moment, pour toutes les autres candidates, à tourner le dos à leurs projets respectifs. C'est peut-être même maintenant l'heure du vote qui compte le plus : celui du soutien de chacun de nous, et sous toutes formes qu'il nous plaira, à celles qui nous ont séduit, par leurs projets et par leur cœur et leur intelligence à les défendre. Mon soutien à Maitée, parti d'un choix subjectif et arbitraire, d'une futile fantaisie de footeux, il s'est mué, minute après minute, par sa force et sa grâce, en résolution de soutien qui commence par ce blogpost. Avec Saba Sabrina, elles représentent le Burundi et les sourires de demain. Je les soutiendrai et leur chercherai des soutiens, autant que je pourrai. 


Bujumbura, 11 avril 2021

Louis-Marie Nindorera 

Saturday, August 15, 2020

L'histoire d'un chirurgien sur l'impact gratifiant de la chirurgie plastique





Chaque matin, le Col Dr Charles Furaha se réveille avec le désir de changer encore une autre vie.

En tant que chirurgien plasticien, il a eu à faire de la restauration, de la reconstruction et de l'altération du corps humain. Les cas dont il s’occupe sont entre autres les abdominoplasties, les liposuccions, les réductions mammaires, la thermocoagulation des points noirs du visage, etc…

Il fait cela depuis neuf ans, et prendre soin de ses patients et les voir contents est ce qui le soutient dans l’exercice de cette profession perplexe. 

Col. Charles Furaha :

« Rendre les gens heureux grâce à la chirurgie est très gratifiant et contribue beaucoup à rendre mon travail et ma vie plus faciles et plus réjouissants. »

Devenir chirurgien

Dr Furaha a adoré la chirurgie dès sa formation de premier cycle et il attribue cette passion à son intérêt pour la construction et la fabrication d'objets avec ses mains depuis son jeune âge.

Dr Furaha est le premier chirurgien plasticien au Rwanda. Photo offerte gracieusement.

Il pense que c’est le mélange en lui d’une dose d’ingénierie et d’art dans son esprit et l'amour pour la chirurgie qui l'ont attiré vers la chirurgie plastique comme profession.

« J'ai réalisé que c'était la spécialité qui correspondait le mieux à ma personnalité. »

Le chirurgien a reçu sa formation à l'Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud et travaille maintenant à plein temps à l'hôpital militaire du Rwanda.

Bien que la chirurgie plastique soit encore une chose relativement nouvelle au Rwanda, le médecin affirme qu'elle a jusqu'à présent été très bien accueillie par ses collègues et de nombreux patients car elle a apporté des réponses à de nombreux besoins jusqu'alors non satisfaits.

Actuellement, plus de 95% des actes chirurgicaux qu'il effectue sont des procédures de reconstruction (une opération visant à corriger une anomalie ou une déformation).

         Dr Furaha (C) lors d'une opération la semaine dernière. Photo offerte gracieusement

Il fait également des opérations de chirurgie esthétique, mais il précise qu’elles sont encore peu nombreuses, bien qu'il espère pouvoir en faire un peu plus dans un avenir proche. 

« Parmi les chirurgies reconstructives que je pratique, la plupart d'entre elles concernent le traitement des plaies difficiles, des brûlures, des fentes labiales et palatines, la reconstruction des parties du corps excisées par les chirurgies cancéreuses ou les blessures post-traumatiques », révèle-t-il.

Son opération la plus difficile à ce jour consista à réimplanter une main coupée par une machine. Il lui fallut plus de 12 heures pour le faire.

Alors que reconstruire un corps humain est risqué, le médecin soutient que pour assurer de bons résultats, il faut de la précision et un dévouement à la perfection.

« Reconstruire le corps de quelqu'un n'est pas plus risqué que tout autre type de chirurgie majeure. Comme dans n'importe quel domaine de la vie, pour obtenir d'excellents résultats, il faut planifier à l'avance, savoir ce qu'on fait et avoir la volonté de le faire de son mieux », note-t-il.

La chirurgie plastique est plus qu'une tendance 

Les gens souhaitent toujours paraître aussi avantageusement qu’ils le peuvent pour de nombreuses raisons. Parfois même pour des raisons auxquelles beaucoup de gens ne penseraient pas, comme se donner les meilleures chances de garder leur emploi le plus longtemps possible, explique le chirurgien.

Dr Furaha pense que si la chirurgie plastique consiste davantage à donner une belle apparence à une personne, elle la redynamise et lui donne confiance en elle-même.

« Comment pensez-vous qu'un garçon à la poitrine mamellée se sent ? À quel point se sentirait-il revigoré si la possibilité lui était offerte de subir une intervention chirurgicale qui lui donnerait la même poitrine plate que ses semblables ? Les malformations congénitales et acquises peuvent être très stressantes pour un être humain. Les corriger s'accompagne généralement d'un soulagement et d'une satisfaction pour le patient », dit-il.

« Le nec plus ultra pour moi c’est la correction des fentes labiales. La majorité des enfants ayant une fente labiale non corrigée n'iront pas à l'école et même s'ils y vont, le risque est grand qu’ils la détestent et n’arrivent pas à étudier comme il faut à cause des brimades des autres écoliers. Chaque fois que je corrige la fente labiale d'un bébé, je sais que je lui délivre un passeport pour aller à l'école ainsi qu’une opportunité d'être le meilleur qu’il ou elle puisse être dans son avenir. C'est dopant ! Soit dit en passant, les actes chirurgicaux sur les fentes labiales et palatines sont gratuits pour les patients à l'hôpital militaire du Rwanda. »

Selon le docteur, les interventions chirurgicales esthétiques les plus populaires dans le monde sont l'augmentation mammaire, la liposuccion, l'abdominoplastie, le remodelage du nez et la vaginoplastie.

Le médecin encourage ceux qui souhaitent subir ces opérations de faire le pas et leur assure des tarifs abordables pour le service. Il affirme que le coût de ces chirurgies est assez similaire à celui des opérations pratiquées dans d'autres domaines de la chirurgie. 

« Les gens pensent à tort que la chirurgie plastique est très chère uniquement à cause du battage médiatique qui l'entoure dans l'industrie du showbiz. Même aux États-Unis, les neurochirurgiens, les chirurgiens orthopédistes et les cardiologues sont susceptibles de gagner plus que les chirurgiens plasticiens. »

Les effets secondaires possibles

Les cicatrices chirurgicales sont très courantes en chirurgie plastique et peuvent parfois mal tourner. Néanmoins, le médecin souligne qu'il n'y a pas de chirurgie ou de traitement en général sans risques de complications. 

Il ajoute que l'essentiel est de savoir qu'ils peuvent arriver, d'avertir le patient avant la chirurgie et de faire de son mieux en tant que chirurgien pour les éviter.

Selon lui, à l’exception des enfants, n'importe qui, à condition de le faire pour les bonnes raisons, peut subir une opération de chirurgie esthétique s'il n'y a pas d’antécédent médical sous-jacent qui empêcherait qu’elle puisse être exécutée en toute sécurité.

Son travail va de pair avec l’intégrité, et il essaie de parler à ses patients pour s'assurer qu'ils ne modifient pas leur corps pour des motifs imprudents.

« Étrangement, certaines personnes peuvent vouloir subir une chirurgie esthétique pour tenter de renouer une relation brisée ou en voie de l'être. C'est la pire raison pour vouloir modifier son corps et si je le détecte lors de ma conversation avec un patient potentiel, je fais tout pour éviter de faire cette intervention. »

L'avenir de la chirurgie plastique 

En tant que premier chirurgien plasticien au Rwanda et à présent l'un des deux sur place, le Dr Furaha dit qu'il ne peut pour l'instant se permettre de se spécialiser dans un domaine spécifique de la chirurgie plastique. Il fait un peu de tout pour pouvoir répondre à la variété des besoins de ses différents patients. 

Ce n'est que lorsque le pays aura des dizaines de chirurgiens plasticiens qu'ils pourront affiner leur champ d'expertise dans les différents domaines de la chirurgie plastique.

En termes d’avancement pour cette profession, il espère vraiment que l’ingénierie tissulaire deviendra une chose courante à l’avenir et que les gens pourront faire pousser des parties du corps à partir de leurs propres cellules dans les laboratoires. 

« Cela donnera l’occasion de remplacer les parties du corps perdues ou malades par des parties issues de culture qui seront 100% compatibles avec le corps du patient. »

Par Donah Mbabazi   dmbabazi@newtimesrwanda.com