Tuesday, June 16, 2020
Burundi.Faut-il se laisser séduire par "Hélène et les garçons" ? Février 2005
Pierre Nkurunziza ou le CNARED : Le Burundi entre deux suffisances, Septembre 2015
Depuis sa mise sur pied, le Conseil National pour le Respect de l'Accord d'Arusha et de l'État de Droit au Burundi (CNARED) communique et agit comme s'il ne s'adressait exclusivement qu'à une audience d'opposants acquis de manière aveugle au départ sans conditions de Pierre Nkurunziza de la présidence de la République. Invariable, le discours de ce Conseil s'enroule et s'enchaîne autour de l'unique pilier de l'inconstitutionnalité du troisième mandat présidentiel, squatté par Pierre Nkurunziza. Depuis le 26 août, fidèle à sa logique d'opposition très rhétoricienne, cette opposition ne tient d'ailleurs même plus ce dernier comme président de la République du Burundi.
Tranquille et insoucieux, le CNARED ne semble rien entreprendre qui démontre qu'il soit conscient qu'en face de lui, le public, y compris parmi les adversaires de Pierre Nkurunziza, forme un spectre éclectique d'individus et de groupes, de par leurs positions, leurs intérêts et leurs états d'âme. Plusieurs des sympathisants du CNARED se repaissent des discours et des déclarations contestataires de Léonard Nyangoma, Jérémie Minani et autres porte-voix de l'opposition. L'oreille cousue à "la Voix de l'Amérique" et à la "Radio Inzamba", ils se rechargent à l'actualité nourrie de la violence répressive du régime, des revers et des impairs de sa diplomatie et des imprécations périodiques du Conseil, monté de bric et de broc avec des acteurs issus des partis d'opposition et de la société civile. Hier, les masses lancées dans la contestation de rue se recrutait dans ce vivier. La verve légaliste et hargneuse de l'opposition galvanisait la troupe, l'envoyant chaque jour au casse-pipe et, pour près d'une centaine d'entre eux, à la mort. Les reporters de presse filmaient, photographiaient, interviewaient, transportant leur témérité et leur cause aux quatre coins d'un monde solidaire. Le discours public de l'opposition politique burundaise, taillé pour la presse, donc simple, ponctuait ces reportages et la méthode fit recette. Mais aujourd'hui, ceux qui bravaient dans la rue des policiers tirant à balles réelles, se sont tassés sous la lourde chape de plomb coulée par l'appareil répressif. D'autres poursuivent le combat en mode incisif et satirique derrière leurs claviers, à travers les réseaux sociaux. L'actualité burundaise s'étant vidée de ses récits épiques, la presse internationale s'est déployée sur d'autres fronts plus mouvementés. La presse privée nationale est muselée. Mais le discours des partis d'opposition politique, lui, reste inchangé, toujours aussi simplet, comme s'il s'adressait toujours à une presse qui n'est pourtant plus là ou aux manifestants, qui ont déserté les rues.
Il est difficile d'imaginer le CNARED devenir le fer de lance d'un mouvement qui parviendra efficacement à rapprocher le Burundi d'une solution pacifique et consensuelle tant qu'il aura si peu d'égards envers :
1) les supporters et les 1.961.510 électeurs présumés (statistiques officielles) de Pierre Nkurunziza, eux-mêmes partagés entre, (a) d'un côté, les écorchés vifs des longues dominations et répressions tutsi (1972, 1988, 1993-1996), constamment dans leurs tranchées à guetter et à voir en tout mal, d'où qu'il surgisse, les agressions fatales d'une "minorité nostalgique et revancharde", et (b) de l'autre, des citoyens modérés ou passifs et retournables ;
2) les Burundais hostiles à la reconduite de Pierre Nkurunziza mais soucieux de ne pas être instrumentalisés par une opposition, opportuniste et peut-être elle-même en partie sectaire, qui n'a absolument rien démontré de la valeur ajoutée potentielle qu'elle représente pour un Burundi post-Nkurunziza meilleur, avec ou sans le CNARED, avec ou sans le CNDD-FDD;
3) les chancelleries occidentales et les institutions intergouvernementales politiques ou financières sous leur influence (ONU, Union Européenne, Banque Mondiale, FMI, etc.) : Dans une sous-région fertile en dépassement de mandats présidentiels, elles se retrouvent coincées entre les contradictions de leurs positions et leur antipathie à l'égard d'un homme, Pierre Nkurunziza qui, sur le plan des attitudes et des aptitudes personnelles, représente à leurs yeux l'antithèse du leadership moderne, qu'il soit de l'école de la démocratie ou de celle du développement. Ces chancelleries rejoignent les Burundais perplexes sur l'alternative que représente cette opposition qui ne propose aucune voie de compromis bancable. Disposées au compromis entre Burundais, elles veulent vite remettre sur selle une coopération sans avoir de rattrapage coûteux à faire sur des concurrents bilatéraux, telle la Chine qui ne s'épuise pas en considérations byzantines pour rempiler avec les pouvoirs établis, fussent-ils bien ou mal réélus ;
4) la diplomatie continentale et régionale africaine qui, faute d'habilitation à donner des leçons en matière de respect des Constitutions, attend désespérément des propositions de résolution du conflit tirées ou inspirées des théories consociationalistes, développementalistes, etc.
Après s'être obstiné à forcer son passage vers les élections et son maintien au pouvoir, Pierre Nkurunziza se retrouve aujourd'hui dans un isolement diplomatique sans précédent dans les annales du Burundi. Qu'à cela ne tienne, il double les promesses mirifiques de développement, malgré des capacités à mobiliser des ressources qui s'annoncent plus compliquées que jamais. Face à lui, le CNARED s'enferme dans son Église du réveil, ensommeillante, sur l'inconstitutionnalité du mandat de Pierre Nkurunziza. Occupé à répéter en boucle l'illégalité du mandat et de la position officiels de Pierre Nkurunziza, le CNARED a tort de se croire lui-même dispensé du devoir de convaincre de sa propre légitimité. Pour l'heure, sa "vision" du changement semble être limitée à celle qui doit impérativement se faire sur le trône. Son appel au changement, à "l'alternance" prend dès lors les airs d'un appel à une simple rotation des privilèges.
Au-delà de la rhétorique juridique et du réquisitoire sur les violations des droits de l'homme - qui n'émouvront pas le médiateur ougandais, Yoweri Museveni, vétéran des mêmes pratiques - le "livre blanc" du CNARED contre le régime du CNDD-FDD est précisément blanc. Entre, d'un côté un Pierre Nkurunziza, isolé et obstiné dans sa marche solitaire, et de l'autre, un CNARED, figé dans une position qui ne lui vaut que le soutien d'inconditionnels sans apport de dividendes, le Burundi patauge. Quoi qu'ils clament, Pierre Nkurunziza et ses associés savent que leur position confine le pays dans l'impasse et des régressions en tous genres. Le CNARED, lui, n'a pas l'air de se rendre compte des impasses de son jeu et de son propre isolement. Tout se passe un peu comme s'il s'était convaincu, à tort, qu'il est automatiquement renforcé chaque fois qu'un nouveau fait d'actualité vient affaiblir la position de Pierre Nkurunziza.
Dans la spontanéité des protestations de rue des mois de mai et juin 2015 et la répression brutale et médiatisée qu'elles entraînèrent, des voix s'élevèrent de tous les continents pour demander, une nouvelle fois, à Pierre Nkurunziza de renoncer à sa candidature pour un troisième mandat présidentiel. Les partis d'opposition, par rejet sincère du "système DD" ou par pure opportunisme, saisirent la balle au bond, réclamant à tue-tête le renoncement de Pierre Nkurunziza. La stratégie de l'opposition s'enraye à ce stade depuis plus de 120 jours.
Pour espérer fédérer au-delà des auditeurs dévoués de "radio Inzamba" et des artilleurs de Facebook et Twitter, les ténors du changement devraient davantage s'affirmer en source de vision et en force de proposition, si tant est qu'ils aient une vision et des propositions à faire. Ils devraient s'efforcer de donner un contenu clair et détaillé à l'agenda qu'ils proposent pour le dialogue politique, qui aille au-delà du simple départ de Pierre Nkurunziza.
Les dix années de pouvoir de ce dernier laissent derrière lui une nébuleuse informe de citoyens aujourd'hui divisés sur des clivages factices. Les acteurs prétendant représenter une alternative crédible à Nkurunziza doivent prouver à leurs concitoyens leurs connaissances et leur compréhension des défis et des épreuves de leur quotidien. Mieux, ils doivent les convaincre qu'ils peuvent sortir du fatalisme et de l'immobilisme auxquels on les accoutume et résigne, ce en les éveillant au potentiel en eux-mêmes pour défier les problèmes qui s'abattent sur eux, d'un bout à l'autre des journées, des mois, des années et des générations. Des acteurs déterminés à porter ce changement doivent prouver leur capacité à construire et articuler clairement leur vision spécifique des changements et des mesures politiques et économiques spécifiques nécessaires pour le Burundi. Ils doivent aussi pouvoir déconstruire avec la même clarté les impasses et les perversions rédhibitoires du régime qu'ils combattent. Gagner leur légitimité commence par cette communion dans la vie du peuple au nom duquel ils prétendent vouloir prendre le pouvoir. En ultime étape, elle doit impérativement se consacrer dans les urnes. Le dialogue, prôné par tous (Union Africaine, EAC, ONU, etc.), doit se construire autour d'un énoncé clair des pratiques et des systèmes de gouvernance à mettre sur place et des mesures transitoires et conséquentes à prendre pour que le quotidien de l'État et des citoyens burundais eux-mêmes soit rapidement affranchi des pratiques obscures qui minent tout. Elles désagrègent jusqu'aux conditions d'un scrutin qui donne réellement le libre choix aux Burundais de donner leurs voix aux députés, aux sénateurs et au Chef de l'État qui offrent à leurs yeux le plus de garanties d'une vie et d'une citoyenneté meilleures. Tout cela est-il possible dans un compromis politique qui sauve la face de chaque partie ?
Burundi : Exproprier, un marché lucratif ? Juillet 2015
En 2012, J.T. s'est fait exproprier une parcelle par l'Etat pour permettre la construction d'un nouveau palais présidentiel à Gatunguru, au Nord de Bujumbura. Après une lutte vaine pour empêcher l'expropriation, elle se résigna à accepter le paiement d'une indemnité, calculée sur base d'un tarif dérisoire au mètre carré. A une étape avancée du processus de paiement, un cadre de la direction générale de l'Urbanisme chargé des opérations de compensation/indemnisation la trouva à son domicile pour lui proposer une accélération de la procédure en contrepartie d'un bakchich. J.T. refusa tout net : "Vous me donnez une indemnité de misère. A présent, je dois la partager avec vous ?" Un mois plus tard, elle apprenait que son indemnité avait été versée à quelqu'un d'autre "par erreur". De surcroît, les services de l'Urbanisme, responsables de l'erreur, lui demandèrent de courir elle-même après l'individu ayant encaissé son dû afin de le récupérer !
Finalement, le gouvernement admit son "erreur" et cette année 2015, il a voté un budget avec un litera pour indemniser les derniers cas non réglés d'expropriation sur le site de Gatunguru, dont celui de J.T. Générosité ? Mercredi 29 juillet 2015, J.T. se présente au service de la comptabilité de la Direction générale de l'Urbanisme, au bureau n° 615 du 6ème et dernier étage du bâtiment qui abrite le Ministère : "Je m'appelle J.T. et je viens réclamer mon dû." L'agente du service comptable est abasourdie. "Vous avez dit que vous êtes qui ?" J.T. répète son nom. Là-dessus, la représentante du Ministère se tourne vers une autre dame, XY, assise dans la même pièce : "Et vous, vous êtes qui encore ?". Sa carte d'identité indique qu'elle porte le même nom que J.T, qu'elle a un père et une mère aux mêmes noms que ceux de J.T. Ce n'est pas tout. XY détient même tous les documents (extrait du plan cadastral de la propriété expropriée, lettres au Ministre, lettre du Ministre, lettre du Procureur, etc.) que J.T. avait remis au Ministère. Au bout de quelques questions posées à son endroit par la préposée du Ministère, XY, perdue dans le fil tortueux de ses mensonges improvisés, finit par s'emmurer dans un silence coupable, consciente de l'impasse. Elle détient une fausse carte d'identité qu'elle a fait fabriquer dans le seul but de percevoir une indemnité réservée à quelqu'un d'autre. Manifestement, elle a obtenu les documents de J.T. avec la complicité de quelqu'un du Ministère qui y a accès. Sur place, le service de comptabilité tranche en faveur de J.T. Mais J.T. ne sait toujours pas si un jour, elle se fera payer cette indemnité, si les ressources budgétisées pour l'indemniser ne tomberont pas en annulation à la révision budgétaire, si la procédure ne sera pas de nouveau détournée vers le compte de quelqu'un d'autre ou si quelqu'un du Ministère viendra encore lui demander un bakchich pour l' "aider".
Une "petite erreur" peut cacher un mal beaucoup plus profond ...
Les années passent et l'Etat burundais a de moins en moins de terres. Depuis l'époque coloniale, personne n'a jamais tenu de compte à jour et précis des terres de l'Etat distribuées. Nul ne saurait dire quelle superficie totale des terres de l'Etat a été abusivement allouée, à qui, pourquoi. Un inventaire fait en 2001 estimait à seulement 141.445 hectares la superficie des terres de l'Etat encore libres et habitables. C'est approximativement la superficie de la province de Karusi. Qu'en reste-t-il, 14 ans plus tard, en 2015 ? Pour construire des routes, des écoles, des hôpitaux, des barrages, des lotissements résidentiels pour une population en croissance constante, cet Etat recourra de plus en plus souvent à l'expropriation, faute de terres dans son patrimoine. Il y aura de plus en plus de victimes et cela coûtera de plus en plus cher au contribuable burundais. Entre 2006 et 2012, le montant des crédits votés par l'Etat burundais pour indemniser les personnes expropriées a été multiplié par neuf (de 0,5 à 4,5 milliards FBu) ! C'est une raison plus que suffisante pour que la procédure d'expropriation soit gérée avec le plus de transparence et d'équité possibles.
Au-delà du préjudice individuel subi par J.T., c'est ce qu'il indique comme permissivité et corruption chronique du "système" qui préoccupe. Si des "erreurs" comme celle subie par J.T. ont été rendues possibles, cela veut dire que bien d'autres similaires pourraient avoir été commises avant et continuent sans doute à l'être. En effet, jamais une explication crédible n'a été donnée pour expliquer l'erreur dont a été victime J.T. Pourtant, des mesures claires, simples et non coûteuses sont prévues dans la loi pour la procédure de paiement des indemnités, ce précisément afin d'empêcher les fraudes les plus grossières. Quand de telles procédures sont ignorées, elles ouvrent à des risques immenses de fraude. Si de surcroît, ignorer ces procédures est sans conséquence administrative ou pénale pour l'auteur, alors la suite est simple et prévisible. La procédure devient ignorée de manière délibérée et répétitive pour faire du profit illicite. Une usine à pomper les fonds publics sur le dos de personnes - déjà victimes d'expropriation - peut se mettre en place. Chaque année, les expropriations représentent, en indemnités, des centaines de millions voire des milliards de francs qui vont sur des comptes en suivant une procédure entachée d'opacité et d'irrégularités, comme le cas de J.T. le démontre. Sur 100 victimes d'expropriation, combien touchent entièrement leurs indemnités ? Combien les partagent avec des fonctionnaires véreux ? Combien de personnes perçoivent des indemnités pour des expropriations qu'elles n'ont jamais subies tandis que d'autres, comme J.T., attendront en vain d'être payées ? Comment le savoir ? Tant que le gouvernement burundais restera sourd aux appels à la transparence, de telles erreurs pourraient être répétées pour des années encore, délibérément. C'est pourtant le même gouvernement qui, ces sept dernières années, a accompli des avancées importantes dans les politiques foncières proclamées et les lois édictées. Mais toutes celles qui impliquent des concessions sur son système patrimonialiste occulte sont systématiquement sabotées.
Le fait est que personne ne semble soucieux de faire appliquer le code foncier dans ses exigences de transparence. La loi foncière (article 437) prévoit par exemple qu' "un répertoire général des terres expropriées et leur destination est dressé et conservé par l’autorité compétente". En quatre ans d'entrée en vigueur, jamais un tel répertoire n'a été publié. Qui va agir ? La société civile ? Depuis plus de cinq ans, des associations réclament plus de transparence dans le processus de gestion des expropriations, en vain. L'Ombudsman ? Face aux contentieux de plus en plus lourd des expropriations, il a lancé dans son rapport annuel de 2012 un appel afin que l'Assemblée nationale joue un rôle de contrôle de l'action gouvernementale en matière foncière qui soit plus préventif. Lui-même n'a pas été écouté. Jamais l'Assemblée nationale n'a commandité d'enquête, convoqué le Ministre en charge des Terres sur sa gestion globale du foncier. Les partis politiques d'opposition ? Bien que la question foncière soit un enjeu crucial au Burundi, aucun d'entre eux n'a jamais livré un diagnostic de la situation et des défis du secteur foncier, ni articulé une vision et un plan qui démontrent une bonne connaissance des expériences et des projets en cours et des corrections ou redressements qu'ils appellent. Plusieurs ténors de cette opposition sont même des prédateurs fonciers qui ont largement profité des largesses des systèmes antérieurs ! Qui alors ?
Avec un peu de chance, J.T. aura son dû, juste parce que le hasard a fait qu'elle se soit retrouvée dans le même bureau que son usurpatrice d'identité. Si elle est indemnisée, son ancienne propriété aura donc fait l'objet de deux paiements puisque celui qui, en 2012, reçut l'indemnité à sa place n'a jamais remboursé un franc au Trésor public. Personne n'enquêtera non plus pour identifier le fonctionnaire ou le réseau de fonctionnaires qui s'est peut-être construit pour prélever annuellement un pourcentage des centaines de millions des crédits d'indemnisation. Si J.T. obtient son dû, on dira qu'il n'y a pas eu mort d'homme, que son droit aura été respecté. Faute de défenseurs, les droits de l'Etat burundais, eux, seront passés par pertes et profits : ignorés, abandonnés !
Pendant ce temps, à Bujumbura, les échoppes ferment moins tôt. Le ronronnement des moteurs de véhicules et des groupes électrogènes se prolonge plus tard dans la soirée. Même les veillées funèbres concèdent davantage de temps à la solidarité aux morts, sous la malveillance de la nuit. Des boîtes de nuit rouvrent. Avec un peu de chance, peut-être que bientôt nous n'entendrons même plus de coups de feu ou d'explosions. Il n'y aura plus ni morts ni blessés par la violence politique. Hélas, le retour à la normalité, ce ne sont pas que ces signes ostensibles. Une autre "normalité", la mauvaise gouvernance, moins bruyante, toujours aussi dévastatrice, persiste à avancer, sans se laisser perturber ni par les manifestations de mai-juin 2015, ni par les élections de juin et juillet de la même année. Un processus électoral conduit avec respect pour ce qu'il aurait véritablement dû être, sans hold up, aurait pu être un tournant pour changer la réalité de cette mauvaise gouvernance, y compris par un CNDD-FDD requinqué par un nouveau leadership. Il n'en sera rien. Un simple jeu de chaises musicales : quelques nouvelles figures pour badigeonner les petites plaies. Le cancer de la corruption, lui, va métastaser. Quand J.T. se fait usurper son identité deux fois en trois ans pour se faire voler son indemnité d'expropriation, le Burundi, lui, se fait escroquer ses intérêts une fois tous les cinq ans, par des élections sans plus-value. L'UPRONA a gagné des élections. Le FRODEBU a gagné des élections. Le CNDD-FDD a gagné des élections. Quand est-ce que le Burundi gagnera une élection ?
Gael Faye, Petit Pays
On dit que l’avenir d’un pays est déterminé par la grandeur ou la petitesse de celui qu’il prépare pour ses enfants. Alors préparez-vous à vous faire (re)tourmenter par l’avenir du Burundi en lisant « Petit pays », première œuvre littéraire de Gaël Faye. Suivez les vicissitudes d’un bout de vie d’un bout d’homme, Gabriel (« Gaby »), dix ans, personnage central du roman. Spectateur impuissant de la désunion de ses parents puis de la descente de son pays dans l’enfer de la guerre civile, Gaby fait ricocher son regard hagard sur un monde qui se désagrège autour de lui. Désemparé, il l’est davantage quand, dans les démences de sa désintégration, ce monde le presse précocement à des dilemmes et des choix traumatiques pour un préadolescent : Papa ou maman ? Hutu ou Tutsi ? Tuer ou être tué ? Reprendre ou donner ? Se taire ou dénoncer ? Se battre ou se cacher ? Être ou paraître ? Aimer ou être aimé ?
Récompensé par le « Prix du Roman FNAC 2016 », « Petit pays » est une ode à l’innocence de l’enfance. Dans le fouillis de la rentrée littéraire de septembre dernier, « Petit pays » a conquis sa place sous les feux de la rampe par l’art consommé de l’écriture de Gaël Faye et ses choix ingénieux de scènes et d’« angles de prise ». Du prologue à son épilogue, le roman fait infuser dans nos consciences les tournures d’esprit pures d’un enfant qui ne demande qu’à l’être, dans ses gentillesses sans double-fond, dans ses vagabondages puérils. Avec l’humilité, la candeur et la perspicacité de son âge, Gaby raconte les plaisirs et les espiègleries de ses incartades en bande, à Kinanira. Il partage ses haut-le-cœur et sa perplexité sur les adultes et ses camarades glandeurs quand ils le soumettent à des sollicitations insidieuses et perfides.
Né d’une mère rwandaise réfugiée, en quête frénétique de stabilité, d’un père français jouissif dans l’aventure, Gaby est le témoin régulier de leurs incompatibilités, de leurs querelles et de leurs fréquents replâtrages d’union. Comme pour tenter de comprendre "l’amour", qui vole en éclats entre ses parents sous ses yeux, Gaby en fait le démontage et le réassemblage, comme l'on ferait d'un jouet, en se lançant dans une candide relation épistolaire avec une écolière inconnue de France. Quant au « petit pays », il observe le prolongement de ses clivages et de sa fracture dans le microcosme du personnel de la maison familiale et de l’entreprise de son père.
Pour certaines revues littéraires, le roman de Gaël Faye emprunte largement à l’autobiographie. Qu’à cela ne tienne, pour nous, enfants du « petit pays », le roman, ses récits et sa galerie de personnages éveillent des souvenirs tendres, aigres-doux et amers de ces années 1992-1994. Tout parle de nous. Vous vous y retrouverez. Vous vous y reconnaîtrez. Vous reconnaîtrez vos bourreaux si vous étiez victimes, vos victimes si vous jouiez aux bourreaux. A défaut, vous reconnaîtrez vos choix devant les mêmes dilemmes graves infligés au petit Gaby, auxquels personne ne pouvait échapper ni n'échappe encore aujourd’hui, hélas. Au premier contact, à la première description d’un personnage, vous anticiperez sa trajectoire, la guerre venue, comme aucun lecteur étranger ne saura le faire.
Que « Petit pays » soit autobiographique ou pas, le fait est qu’il est biographique pour des millions d’enfants du Burundi, piégés entre les ravages du désamour et de la pauvreté dans les ménages d’un côté, de la violence et l’immoralité des affaires politiques de l’autre. « Petit pays » a fait grand bruit en France et dans la francophonie riche. Les échos de son succès se fracassent encore aux portes des bistrots et gargotes de Bujumbura qui brassent et diffusent la rumeur sur les mille collines du pays. Serait-ce en attendant que le mouflet se décide enfin à choisir son camp ?
Recension : Cyprien Mbonimpa, Mémoires d’un diplomate (1973-2006). Entre tourmente et espoir, Iwacu, 2016
A jeun ou pas, les deux cent dix-huit pages des
« Mémoires » (2016) de Cyprien Mbonimpa, ancien Ambassadeur et
Ministre des Relations extérieures du Burundi, se lisent facilement et
rapidement. Ils sont racontés sous une forme de narration dense, riche en
témoignages directs sur quelques événements importants de l’histoire politique
du Burundi : l' "affaire Ntungumburanye" (procès politique de
1971), le cataclysme de 1972, le renversement du Président Micombero,
l'avènement et la déchéance du Président Bagaza, la damnation du conflit de la
décennie 1980 entre l’État et l’Église, la crise dite de Ntega-Marangara, la
"politique d’unité nationale" lancée en 1988, la conférence de La
Baule (1990) et le virage de la démocratisation (1990-1992), les élections générales
et le drame de 1993, etc.. Tous ces événements, narrés dans un français propre
et sans prétentions littéraires, Cyprien Mbonimpa en rapporte plusieurs moments
vécus comme témoin et acteur de premier plan.
L’homme s'est fait connaître du grand public à sa promotion comme Ministre des Relations extérieures sous « la IIIème République » du Major Buyoya. Mais son livre ne manque pas non plus d’intérêt par le récit :
- de ses premiers pas comme tout jeune fonctionnaire dans l'administration du Président Micombero, qui plus est dans les services de renseignement et dans le cyclone des événements tragiques de 1972 ;
- de ses premières armes dans la presse nationale (sous le Parti unique) et dans la carrière de diplomate (Premier Secrétaire d'Ambassade à Bruxelles puis Ambassadeur à Paris) sous le Président Bagaza.
Ces « mémoires » abordent la carrière de l’auteur et les époques qu’elle a traversées sans manquer, à chaque étape et tournant clé, de vérifier, confirmer ou (le plus souvent) infirmer, tantôt des « rumeurs » tenaces répandues sur son compte personnel, tantôt des « thèses populaires » sur des événements politiques mémorables. Cyprien Mbonimpa semble particulièrement soucieux de se laver des accusations de trahison politique qu'il traîne derrière lui. Elles vinrent d'abord de l’ex-Président Bagaza et de ses proches, qui le tiennent pour fourbe, par le fait d’avoir réussi le tour de force – à leurs yeux invraisemblable - de passer sans transition du poste prestigieux d’Ambassadeur à Paris sous le Président Bagaza à celui de Ministre des Affaires étrangères sous le Président Buyoya. « Complot en vue du renversement des institutions » fut aussi le « crime » qui lui fut imputé par le gouvernement de Buyoya (1987-1993) qui le porta sur les plus hautes cimes de sa carrière avant de le disgracier. C’est sur l’ « infamie » des accusations de ce gouvernement, sur la peine et les blessures (prison) qu’elles lui causèrent qu’il s’épanche le plus, clamant son innocence, expliquant la lucidité politique, la nouvelle philosophie de vie et la foi qu’il en tira (sa réclusion à la prison de Mpimba le confina un temps à la lecture entière de la Bible). Pour se défendre de ces accusations, l’auteur avance des faits, des logiques et, avec le recul du temps, son opposition de principe aux putschs. Avec recul car paradoxalement, l’auteur témoigne aussi des démarches personnelles, sommaires mais intrigantes qu’il entreprit auprès des colonels Bagaza et Firmin Sinzoyiheba à des périodes différentes pour leur signifier ses encouragements en faveur d'un renversement militaire des pouvoirs des Présidents Micombero et Ntibantunganya.
L’Ambassadeur Cyprien Mbonimpa évoque les circonstances de ses changements de fonction, les rencontres gravées dans sa mémoire, pour ce qu'elles changèrent dans son destin, en bien ou en mal. Par endroits, il exhume des souvenirs pour le caractère comique, loufoque ou prémonitoire des situations qui se produisirent et qu'il relate. D’où l’abondance des anecdotes qui rendent à la fois plaisante et instructive la lecture de son livre. Ses hautes fonctions l’amenèrent à fréquenter les sommets de l’État. Le lecteur se délectera des esquisses de "psychanalyse" des Présidents Bagaza, Buyoya, Ntibantunganya, Ndayizeye et Ndadaye, avec lesquels il eut, pour les uns, des rapports de travail étroits, pour les autres des face-à-face occasionnels ...
Rompant avec sa vocation de « mémoires », le dernier chapitre du livre est consacré à la vision du futur, les credo et les espoirs de l’auteur pour la paix, le développement économique du Burundi et de sa région. Cette partie prospective fait un arrêt chronométré sur le conflit politique en cours au Burundi et sur les gouvernants actuels. Il ne les épargne pas de son regard critique mais les amadoue de conseils prodigués avec une plume révérencieuse, digne d’un diplomate habile et chevronné. Ce chapitre cassera l’entrain des lecteurs avides d’histoires et peu disposés à suivre l’auteur dans les circonvolutions de sa pensée sur la « Vision 2025 » du Gouvernement burundais et les nouveaux défis de l’intégration économique régionale au sein de la Communauté Économique Est-Africaine (EAC). Cette partie tendra aussi à créer ou consolider chez le lecteur le sentiment que les nombreux voyages, les innombrables rencontres, les bonheurs et les revers de sa carrière ont concouru à faire de l’auteur un homme lucide, accompli et apaisé, à l’esprit moderne, résolument tourné vers l’avenir, encore plein d’énergie et de projets.
En fin de compte, ces « Mémoires d'un diplomate" retracent la chronique des reliefs d'une carrière livrée au public avec un mélange buvable d’humilité et d’estime de soi, sans passions malsaines, avec un esprit manifestement apaisé par le temps et les épreuves. C’est une contribution sobre mais utile à l’écriture de l’histoire contemporaine du Burundi à laquelle, malgré tout, l’auteur doit davantage. Après un parcours politique long, chargé d’illusions et désillusions, de fortunes et infortunes, Cyprien Mbonimpa a sans doute pris sa plume en partie pour exprimer sa gratitude envers les personnes, qu’il nomme, auxquelles il doit les plus belles pages de sa vie. Quant à ceux et celles qui trahirent sa confiance et son amitié et dont il préserve l'anonymat, il déclare les avoir fait passer par pertes et profits, sans rancune. Ainsi va la paix.
The ultimate battle of Joseph Nindorera, July 2017
Joseph Nindorera, my father, hiking in Kabezi, 15 km from Bujumbura (January 1993)
Ten days away from Joseph Nindorera’s end-of-mourning ceremony, one of his sons pays homage to him. Breaking the habit of pompously reciting a CV, he reminisces about his father's final hours ... (http://www.iwacu-burundi.org/le-dernier-baroud-de-joseph-nindorera/)
On August 23, 2016, Joseph Nindorera passed away at 86. His heart’s fatigue and eagerness for eternal rest decided so.
In his last hours, he would wince at the sorry souls gathered around his bed, never without trying to dupe them with a sign of vitality. He hated this bed, which made him feel as if he were already in a coffin, on the day after his own death, helplessly contemplating relatives and friends, one after the other, bowing down to his remains. This mourning, on his watch, irritated him. As if he wanted to cancel it and undo these sad faces, he mustered his strength, removed his catheters, slowly sat up in bed and then put both feet on the ground.
However pale and weak, he was determined. Without a cane, turning down any help, he stood upright. Sluggishly, he put one foot in front of the other, took one step after the other, amidst gasps and dull groans. Each of his shaky footsteps seemed powered by his firm refusal to end his life as bedridden and his fierce will to die as uprightly as he believed he lived. After long minutes, he had moved a few yards toward the solitude of his dimly lit veranda. Once there, he sat on a chair, not without some difficulty, the bust quite straight for a more dignified stance. Then, with his legs and arms crossed, he immersed himself in the deepest and most pensive of his silences, head held high, his gaze turned toward a night which bore no promise of dawn. It was in this very posture that he fell into unconsciousness forever.
From an unwanted funeral bed to his patriarch chair, those few vacillating steps were the last he made in this world of ours, a last walk taken by one of the first and oldest endurance and recreational walkers in Burundi.
This is how Joseph Nindorera died. More accurately, this is the way he lived. At the doorstep of death, he fought his last battle here on earth to bequeath to his family, with a few steps, a profound life lesson : however slim, build on your own strength, live and die with dignity.