Tuesday, June 16, 2020

Le retrait du Burundi de la CPI : chronique d’un divorce annoncé, Octobre 2017

Le retrait effectif du Burundi du statut de Rome de la Cour Pénale Internationale (CPI), entré en vigueur ce 27 octobre 2017, constitue le dernier acte d’une procédure de divorce débutée bien avant sa notification officielle au Secrétariat général de l’ONU, il y a douze mois.

Les circonstances de l’adhésion en 2004 du Burundi à la Cour Pénale internationale donnaient déjà à celle-ci les allures d’un mariage blanc promis à la rupture, dès la première brouille de ménage. Quoi qu’il en soit, en devenant le premier Etat à claquer la porte de la CPI, le Burundi ouvre aussi la page blanche de la jurisprudence de cette Cour sur les effets d’un retrait.

Une première menace de retrait dés 2003

C’est le 1er décembre 2004 que le Statut de Rome de la CPI entra en vigueur pour le Burundi. Dix-neuf mois plus tôt, en juin 2003, le pays avait déjà vécu sa première menace de retrait du processus de ratification du statut de Rome alors que celui-ci arrivait pourtant à sa phase finale. En effet, les 17 et 22 avril 2003, en l’espace de six jours seulement, le projet de loi portant adhésion du Burundi à la CPI avait été adopté respectivement au conseil des Ministres et à l’Assemblée nationale. Le processus législatif se compliqua au Sénat, deux mois plus tard, avec « l’affaire de l’article 124 ». Celui-ci stipule que tout en adhérant au statut de la Cour, un État peut signifier par une déclaration déposée au secrétariat général de l’ONU qu’il n’accepte pas la compétence de la Cour en ce qui concerne les crimes de guerre commis sur son territoire ou par ses ressortissants.

Ce n’est qu’à l’issue d’une bataille judiciaire qu’un cercle étroit d’initiés du pouvoir dut battre retraite, d’abord sur son intention de faire recours à l’article 124 du statut de Rome sans en référer ni au conseil des Ministres ni au Parlement , ensuite dans sa tentative de retirer le projet de loi du processus de ratification. Il fallut un arrêt de la Cour constitutionnelle du Burundi pour contraindre le Gouvernement burundais à aller au bout du processus de promulgation de la loi de ratification du statut de Rome, ce malgré l’absence de vote au Sénat. 

POURSUITE OU NON DE L'EXAMEN PRÉLIMINAIRE ?

Depuis ce 27 octobre 2017, le retrait du Burundi du statut de Rome de la CPI est donc désormais effectif. Il soulève avec plus d’acuité qu’il y a douze mois la question de son effet sur la poursuite de l’ « examen préliminaire » du « dossier » burundais, annoncé par la Procureure de la Cour le 25 avril 2016. Cette dernière se montre elle-même circonspecte et réservée sur la question. « Nous considérons que nous disposons d’un délai d’au moins un an pour mener à bien cet examen et ouvrir une enquête si telle est la conclusion qui s’impose » déclara la Procureure . « Au moins », certes, mais quid au-delà ? Le dernier segment du second paragraphe de l’article 127 du statut de Rome laisse perplexe : « (…) ; le retrait n’affecte en rien la poursuite de l’examen des affaires dont la Cour était déjà saisie avant la date à laquelle il a pris effet. » La doctrine elle-même ne converge que sur l’ambiguïté du texte qui ouvre à plusieurs interprétations contradictoires sur la portée des termes « affaires », « la Cour », « saisie ». Certains invoquent le droit international général pour trancher la palabre , faute d’arbitrage possible par le statut ou par les textes issus des travaux de la commission préparatoire chargée d’élaborer le statut de Rome.

ÉPÉE DE DAMOCLÈS

Qu’à cela ne tienne, même dans l’éventualité d’une compétence prolongée, la CPI peut-elle jouer tout autre rôle que celui d’une épée de Damoclès ? Le précédent kenyan a démontré les limites de celle-ci en cas de non coopération d’un Etat, même lorsqu’il ne se retire pas du statut de Rome. Sur la scène intérieure burundaise, chaque issue de sortie bouchée fait monter un peu plus la température dans l’étuve. La perspective d’une révision prochaine de la Constitution pour ouvrir la voie à un quatrième mandat présidentiel consécutif n’a fait qu’apporter une dose de toxicité à l’air, déjà chargé d’un silence lourd, pesant et audible. Dépressuriser l’étuve suppose imposer l’émergence au sein de l’opinion burundaise et la prise en compte effective d’un courant d’idées alternatif. Il doit déconstruire le narratif sectaire, populiste et opportuniste du pouvoir d’un côté, le discours légaliste aseptisé de l’opposition de l’autre. Entre les deux, les Burundais ont fait preuve d’une exceptionnelle résilience qui constitue une force indéniable, pour qui sait l’écouter et la mettre en mouvement. Il faut sincèrement espérer que tout cela se fasse par la voie pacifique. 

Burundi under Malthus’ scrutiny, LSE, January 2018

As the time for a new population census approaches, Burundi counts its mouths to feed, breaks up, plows and seeds its land. Under demographic pressure, it gets smaller and smaller, less and less fertile. Today, 11,5 million inhabitants are squeezed into a territory of 27,834 square kilometers, where traditional small-scale farming still employs more than 90 per cent of the labour force. Yet, farmlands are down to an average area of 0,50 ha. By 2050, they will literally be miniaturised while 26 million Burundians will be waiting for their pittance. From every point of view, the country is a textbook case of Malthus’ thesis: a population that grows beyond what the resources of his country can bear shall fall. Fortunately, Malthusianism has its opponents. Productivity gains, quality of resources, technology advances mitigate population growth. Transposed to an agrarian country, this alternative presses each acre to account for better performance: producing more, feeding more, housing more. For Burundi, it is a call for an in-depth reform of its land governance. However, the latter relies on the political leadership that is plagued with systemic and endemic problems. As the demographic time bomb ticks away, the Malthusian noose tightens.

In overcrowded Burundi, internal migration does not mitigate demographic pressure anymore and cultivation techniques are less and less effective in conserving soil properties. In November 2014, the Government of Burundi (GoB) was already sounding the alarm in his report of a national Agriculture and Livestock conference: “85 per cent of households face daily food insecurity. (…) Yields, crop, animal and fish productions are on the wane and can no longer meet the nutritional and financial needs of a population in perpetual growth”. Housing is in the same downward spiral. In 2008, the “national housing and urbanisation policy paper” adopted by the GoB pledged to provide 855 hectares and build 26,000 dwellings a year. Between 1995 and 2015, the two public real estate companies in Burundi (SIP, ECOSAT), which no longer build housing, parceled out and serviced 8,216 plots in Bujumbura and the main urban centres of Burundi. This means in 20 years, they produced less than one third of what was due in one year.

Alarming trend statistics are numerous. But the most paradoxical and worrying fact is that, despite them, the GoB remains lavish in its land management. Without hindsight or long-term vision, it replicates the customary and consumerist practices of the traditional Burundian family household. “As a good father should”, it takes up a social distributive role, upon request. As the household head and breadwinner, it sells or leases its land in a wait-and-see approach, upon demand, without neither profit and loss accounts nor reference to a social or business plan.

As years go by, land becomes increasingly scarce. In 2001, a joint survey by the GoB and the United Nations High Commission for Refugees (UNHCR) estimated that only 141,445 hectares of public land remained free and inhabitable. This corresponds approximately to the size of the small province of Karusi. Ever since, sixteen years have passed and no one can say what is left. Since October 2014, an inventory of public land financed by the European Union (EU) is under way. However, the increase of expropriations “in the public interest” is an indication that public land shrank away to nearly nothing. Between 2006 and 2012, public subsidies voted by the country’s government for compensation to expropriated persons increased from 500 million FBU to 4.5 billion, an increase of 900 per cent.

Photo credit: Search for Common Ground

Key land initiatives affected by Government apathy

In 2012 and by funding provincial land-use planning schemes (PLPS), the EU had provided substantial technical and financial assistance to improve the GoB control over land use. These schemes were obtained after a tedious analysis of the economic and social potential of twelve provinces out of seventeen at the time. The PLPS proposed a spatial division and distribution of productive functions in each of these provinces. These schemes were tools put in the hands of the GoB to move from a passive to a pro-active and preventive role in land management, with a long-term view. They were meant to drastically reduce prejudices from “on-sight navigation” and to avoid the trap of working daily in “emergency mode”. Today, the twelve schemes produced are in filing cabinets, unemployed and no one knows to what extent these schemes remain valid or were compromised on the ground, five years after their elaboration. By carrying on its loose management, the GoB is paying with one hand increasingly expensive compensation for expropriations in order to recover land given away by itself, with the other hand and through non-transparent and uncontrolled processes.

In the past seven years though, the land issue has been at the center of a continuous normative activity, propelled by the proliferation of interpersonal conflicts. The land code passed in 2011 decentralised and eased the procedure for registering and legally securing property rights on land. Today, 50 communes out of 119 have a “land service” vested with the authority of issuing “land certificates” and they do so at very low costs. The creation of land services at the commune level is unquestionably one of the most important breakthroughs in Burundi’s land legislation over the last thirty years. Nevertheless, the sustainability of this reform is threatened by the many technical imperfections that mar the services delivered and the precarious financial means provided to push the experience to self-replication and up-scaling capacity. With meager public subsidies and their own revenues, these land services also struggle to attract the bulk of the small holder farmers. Initially launched with strong and enthusiastic financial and technical support from the Swiss Cooperation and the E.U., the land reform underway, although beneficial, is slowing down and faltering. Eventually, it may return to square one, if the GoB does not overturn its approach.

2020, 2050: Two horizons, two political DNA

Of the three small and most densely populated African countries, Burundi is the only one whose government still does not consent to visible investment efforts to make the quality of its land governance a decisive way out of the Malthusian trap. Its untidy approach to the issue and the derisory amounts of money dedicated to it are eloquent evidence. Far from being technical and peripheral, as the GoB seems to believe, the issue is highly political and central. Burundians’ food and human security, their housing, the capacity of the GoB to boost investments, to reduce dependence on external aid, and other vital interests depend on it.

Today and in the short, medium and long term, poor land governance has incalculable, direct and indirect consequences on the political, social and economic stability of Burundi. It allows force to impose its rule in the scramble for land, at the most deprived and the state’s expenses. It impoverishes and weakens the state, by depriving its economy of considerable revenues. It contributes to putting thousands of landless and unemployed youth on the streets. Between the 1979 and 2008 population censuses, the number of households in Kamenge neighbourhood in North Bujumbura made an eleven-fold increase. However, this area was never enlarged proportionally, neither on the surface nor in height. In the summer of 2014, Kamenge was one of the three neighborhoods that were the worst hit by a cholera epidemic. Two years earlier, in 2012, Nyakabiga, in the center of Bujumbura, suffered the same epidemic. In almost 20 years of real estate development in Bujumbura, virtually all the land estates cleared by the state to create residential areas have been captured by the most affluent. As a result, decade after decade, the most disadvantaged crowd into the same poor and supersaturated residential areas. Sanitation facilities become irrelevant and cholera answers the bell. This is an example of lack of foresight in urban land management with high potential for adverse social effects. It is also an example of how politics can superficially play ethnic groups and neighborhoods against each other, when in fact, at the lower end of the income scale, they share a common fate and suffer equally from poverty.

It is the relationship of Burundi political leadership with the future that determines its true ethical and moral DNA. If Burundi is to host 26 million inhabitants and nearly a thousand inhabitants per square kilometer in 2050, then now is the time for the country to be disposed to top up the granaries and make room in the cottages for the next generation. For now, evidence of the good will and capacity of current leaders to regenerate themselves is still very much awaited. Sadly, a shorter-term horizon – the 2020 elections – takes precedence over everything. James Freeman Clarke, an American theologian, said: “A politician thinks of the next election. A statesman, of the next generation.” Should we lose a generation to win an election?

Journée de l’holocauste : De Klaus Barbie à la CVR au Burundi, Janvier 2018


L’holocauste et la prévention des crimes contre l’humanité ont leur journée internationale, ce 27 janvier. Plus de 70 ans après sa tragédie et à mille lieues de là, dans les Grands lacs africains, il a ses résonances. Hélas. Louis-Marie Nindorera est Burundais et se spécialise sur la justice transitionnelle. Pour Yaga Burundi et cette journée, il remonte à la poulie ses souvenirs de circonstance …

C’était il y a 24 ans, en 1994. Je roulais dans le nord de Bujumbura avec, à bord de ma petite Peugeot 205, une fillette de deux ans que je promenais à travers plaine et hauteurs de la capitale, comme à mon habitude. Quelques semaines plus tôt, ma cousine avait cueilli cette enfant sur la plateforme arrière d’un des nombreux camions de la Croix Rouge qui allaient et revenaient du Rwanda, chargés de centaines de réfugiés hagards, rescapés du génocide innommable qui s’y perpétrait. Alors que j’empruntais le petit rond-point qui partage la route en deux vers Kamenge et Ngagara, je me rangeai sur le côté pour prendre en stop un militaire non armé, en treillis, qui y faisait le pied de grue. Alors qu’il s’approchait de ma voiture et s’apprêtait à en ouvrir la portière arrière, l’enfant, jusque là calme comme une image, éclata soudainement en cris hystériques. Sur la banquette arrière, elle convulsait, se prenait la tête entre ses deux petites mains, agitée comme une possédée, le regard braqué sur le militaire. Médusé par cet accès subit de rage que je ne m’expliquais pas, je tentai de la calmer, en vain. Mais quelqu’un avait spontanément tout compris : le militaire. Calmement, il fit deux pas en arrière après m’avoir murmuré : « Ni jewe, umwambaro wanje. Bandanya amahoro ndimenya. » (« C’est moi, mon uniforme. Poursuivez votre route en paix. Je vais me débrouiller. »). Et de fait, il suffit qu’il s’éloignât pour que la petite fille redevienne toute sage.

Ce vieil incident, je l’aurais sans doute oublié s’il ne m’avait été légendé par cet homme de troupe en autostop. Avec un air de routine, il m’avait diagnostiqué l’origine d’un trouble furtif du comportement chez une enfant. Il était ensuite parti sans demander son reste, dans la même routine, comme ferait un repris de justice désabusé, éconduit d’un guichet d’emploi à un autre. Ce souvenir, ma mémoire poreuse l’a filtré et conservé dans un de mes lobes cérébraux où depuis deux décennies, il mijote à feu doux. Dans cet enfer de flammes qu’était alors le sud du Rwanda, d’où ce petit ange avait été extirpé, le diable avait donc l’apparence d’un uniforme, un treillis militaire : un indice mémoriel de la profession des « hommes de métier » qui décimèrent sa famille. Cent-cinquante kilomètres plus au sud, à Bujumbura, c’est le « métier » d’un autre homme qui me résolvait une énigme cathartique, en une portion de seconde.

Ce 27 janvier, comme chaque année, le monde se met à la page de la « journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». Cette année-ci, cette journée remonte à surface de ma mémoire l’éveil brutal du trauma de cette petite fille. Dans mon esprit, son choc est indissociable du réflexe averti de ce soldat d’infanterie qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Son « métier d’armes », me suis-je convaincu, l’avait sans doute amené à être l’acteur récidiviste de tragédies humaines indicibles. A force de les traverser en acteur impuni au bas d’une hiérarchie, elle-même impunie voire décorée et promue, il avait fini par passer sa morale par pertes et profits, rafistolant sans doute sa conscience avec l’excuse boiteuse mais apaisante du « devoir de la charge ».

Mais cette journée à la mémoire de l’Holocauste me replonge aussi dans le souvenir d’un essai du philosophe français Alain Finkielkraut – « La mémoire vaine : du crime contre l’humanité » – inspiré du procès de Klaus Barbie, condamné en 1987 à Lyon, là même où 44 années plus tôt il sévit en criminel de guerre nazi. Alain Finkielkraut plaidait avec brio pour qu’aucun être humain ne soit jamais excusé du crime contre l’humanité, au motif que dans la chaîne des responsabilités, il n’était qu’un sous-fifre assigné à exécution, un « tâcheron » de la mort.

C’est bien vers ce type de réflexions, vers un apprentissage collectif et une prise de conscience du sens et du degré de responsabilité de chacun, où qu’il soit dans l’échelle sociale, que la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) du Burundi doit entraîner les Burundais. A cet égard, sa mission est beaucoup plus relevée et bien plus complexe que d’identifier des Klaus Barbie à désigner à la vindicte publique. Car au Burundi, au fil des décennies, de violences en violences et d’impunité en impunité, les rôles de victimes, persécuteurs et sauveurs se sont brouillés et confondus, souvent à l’appel explicite, sinon le consentement de l’autorité publique elle-même. Dans ces conditions, démêler l’écheveau des responsabilités n’est pas chose aisée et donnera du grain à moudre à la Commission. En janvier 2018, celle-ci est entrée dans les douze derniers mois de son mandat régulier, extensible d’une année. L’heure de vérité a sonné.

* Cet article a été repris par www.justiceinfo.net,un site consacré à la justice *

Recension (Octobre 2018) : Guy Poppe, L'assassinat de Rwagasore, le Lumumba burundais, 2012


Chaque 13 octobre de l’an, les Burundais célèbrent et renouvellent leur culte de la mémoire du Prince Louis Rwagasore, « héros de l’indépendance », par un rituel figé : la même procession vers le même mausolée, sa tombe fleurie par la même cohorte de parents, officiels et politiciens, l’audition publique et la re-re-radiodiffusion des mêmes extraits du même discours et des mêmes vieilleries musicales à sa gloire, sous le regard de marbre du Prince nimbé, jeté du même portrait, le seul de lui que connaissent les Burundais ! Au cœur de ce paquet-mémoire a ronronné pendant un demi-siècle la même version lisse de la vie et de la mort de celui qu’un Grec, amateur de chasse aux éléphants, tua net, d’un coup de fusil 9,3 mm.

Dans l’élan des célébrations du cinquantenaire de l’accession du Burundi à l’indépendance, deux ouvrages parus la même année 2012 aux éditions Iwacu (1) avaient pourtant entrepris de désemballer et rempaqueter avec des matériaux neufs la mémoire populaire du Prince. Avec son livre intitulé « L’assassinat de Rwagasore, le Lumumba burundais », Guy Poppe, journaliste belge, tourne la face du disque. Grâce à la collecte, la présentation et l’analyse de plusieurs documents inédits puisés dans des archives publiques et privées principalement belges, sa recherche éclaire d’un jour nouveau la personnalité du Prince Rwagasore, sa jeunesse, son entrée en politique, les circonstances de sa mort ainsi que le feuilleton politico-judiciaire qui s’ensuivit. Quelques temps plus tard, c’était au tour d’une historienne française, Christine Deslaurier, avec Domitien Nizigiyimana comme traducteur, d’apporter de nouvelles pièces à la reconstitution de la personnalité politique de Rwagasore. « Les paroles et écrits de Louis Rwagasore » qu’elle publie consistent en un corpus de 25 textes – en français et en kirundi – couvrant deux décennies d’« interviews, articles, retranscriptions de discours ou d’exposés, rapports administratifs, comptes rendus de réunions, tracts, lettres privées ». Bien que le second livre ne soit pas venu en réaction au premier, incidemment il lui apporte un complément utile pour la compréhension de l’« homme politique et public » que fut Rwagasore.

Avant tout, Guy Poppe explore les circonstances de l’assassinat du « héros de l’indépendance » burundais. Il chemine des circonstances de sa mort aux empoignades belgo-burundaises derrière le double procès des comploteurs. Dans l’intervalle, le journaliste belge fouille dans les lettres, les télégrammes, les notes et les rapports de l’autorité belge que le Prince Louis Rwagasore aurait sans doute volontiers jeté au feu. Ces documents, souvent signés par des cadres administratifs belges clairement hostiles à sa personne, s’appliquent à dépeindre un homme léger, dépensier et insolvable, arrogant, incompétent, etc. : dissipé et médiocre dans ses études, des dettes accumulées, laissées sur les comptoirs de bar et les réceptions d’hôtel en Belgique et à Usumbura, les plaintes de ses créanciers, les bilans de compte déficitaires de « ses » coopératives, sa fréquentation de Belges « douteux », etc. Par contraste, Guy Poppe puise dans le même type de source l’appréciation élevée et l’affection des mêmes cadres coloniaux belges à l’égard des rivaux politiques du Prince, en l’occurrence les leaders du Parti Démocrate-Chrétien rival de l’UPRONA, Parti de Rwagasore. Ce contraste forme la trame et déroule le fil conducteur de l’enquête de Guy Poppe. Il suggère un parallèle entre, d’un côté les positions et les sentiments contrastés de l’autorité de tutelle belge à l’égard des deux camps politiques rivaux et leurs leaders respectifs et de l’autre, l’assassinat de Rwagasore ou tout au moins la gestion et l’approche par l’autorité belge de l’enquête de police, l’instruction judiciaire, la condamnation et l’exécution des prévenus. Ils sont marqués par des négligences étranges, notamment ce refus persistant du Procureur du Roi et de la Cour à prendre au sérieux des témoignages indiquant une implication de l’autorité de tutelle belge dans la planification du meurtre. Le disque des archives belges est à l’avenant. Généreux à jouer la face B du Prince, il grésille et saute sur la face A : presqu’aucune trace ne reste de la suite et des réponses apportées à des questions obstinément posées sur le rôle joué par le pouvoir de tutelle. Avec l’espoir que le temps délie des langues, Guy Poppe épilogue sur les témoignages frais d’acteurs belges, contemporains des faits, dont il tente , 50 ans plus tard, de remonter des aveux du tréfonds de leur conscience, dans l’abîme brumeux de leur sénescence : Jacques Bourguigon, qui presta en Procureur du Roi (89 ans), et Etienne Davigon, alors conseiller au cabinet des Affaires étrangères, (79 ans).

En considération du faible intérêt porté sur l’affaire et de l’état de décomposition continue des archives, l’effort de Guy Poppe fait assurément œuvre utile. Il n’apporte pas la pierre finale à l’histoire de cet assassinat, loin s’en faut, encore moins la touche finale au portrait du Prince, qu’il contribue néanmoins à dévernir, à rapprocher des caractéristiques plus familières des Terriens. Surtout, il lève un coin de voile sur des aspects de la Tutelle coloniale belge, longtemps restés ombreux. Souvent le « héros national », d’où qu’il soit, nait, grandit, repose confortablement dans les mémoires collectives avec les traits d’un surhomme, grossis par des armées de martyrologistes et hagiographes. Jusqu’à ce que la déclassification des dossiers, la misère des bulletins scolaires exhumés, les mémoires du médecin personnel, la pétition d’une maîtresse négligée, des rappels de créanciers, etc. viennent écorner l’icône. C’est de bonne guerre. Sans prétention à rembourser les dettes de comptoir du Prince, le recueil des textes compilés et publiés sans filtre par Christine Deslaurier offre à la libre appréciation du public burundais une base documentaire beaucoup plus large sur son esprit, ses idéaux, son action. A chacun d’apprécier leur force de conviction et d’antidote contre le poison des révélations sur le côté obscur de Rwagasore. L’histoire est un effort dans la recherche de la vérité, sans compromis ni compromission, sans mobile politique partisan. En ces temps d’ardeur dans les diatribes anti-belges et « anticolonialistes », il faut espérer que ces deux œuvres servent avant tout l’histoire, au lieu de réarmer des campagnes politiciennes sans égard pour la science, la recherche de la vérité et la postérité.

Pour commander un exemplaire contact: antoine@iwacupress.info
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(1) L’un des deux « Paroles et écrits de Louis Rwagasore, leader de l’indépendance du Burundi » fut conjointement édité par Iwacu et Karthala

Recension : « Le Commandant Martin Ndayahoze. Un visionnaire », Octobre 2016

Comme les marchands en temps de misère, l’Histoire des peuples martyrisés ne fait pas crédit. Autant que les banques vis-à-vis de leurs débiteurs, la vérité presse l’Histoire. Passé le délai de grâce, l’Histoire doit s’écrire pour éclairer et, selon les cas, pour apaiser les esprits et les cœurs que le silence torture et décompose. Au Burundi, les arriérés de vérité s’accumulent et tuent. En avril dernier, Rose Karambizi-Ndayahoze a acquitté sa part à l’écriture de l’histoire du Burundi. Elle a fait publier aux éditions Iwacu un recueil de rapports et d’éditoriaux rédigés entre 1967 et 1971 par son défunt mari, Martin Ndayahoze, commandant de l’armée burundaise assassiné en 1972. Depuis 44 ans, Rose Ndayahoze, Rwandaise tutsi, mène un combat stoïque pour faire honorer la mémoire de son mari, de père hutu et de mère tutsi. Sans jamais désespérer, elle a persisté à verser des acomptes à cette histoire, à coups de lettres et mémorandums adressés aux hommes de pouvoir, à Bujumbura, New York, Genève et ailleurs. Ces textes sont compilés dans la deuxième partie de ce recueil. 

Martin Ndayahoze était l’un des jeunes officiers (tous âgés de moins de 30 ans) qui formèrent le « Conseil National de la Révolution », tombeur de la Monarchie en novembre 1966. Il fut plusieurs fois membre du Gouvernement burundais, d’abord comme Ministre de l’Information, ensuite en tant que Ministre de l’Économie et Secrétaire général du Parti UPRONA, alors Parti unique. 

Les écrits de Ndayahoze replongent le lecteur dans le contexte de la fin des années 1960. Le renversement de la Monarchie multiséculaire du Burundi est encore récent. L’avènement d’une « République » nouvelle anime la ferveur « révolutionnaire » du commandant, qui en est l’un des fondateurs historiques. Sa plume, si belle qu’on la devine nourrie par d’abondantes lectures, se réfère souvent à l’honneur d’une « Révolution » qu’il veut protéger des « fonctionnaires-commerçants » et cupides, des « caméléons » embusqués et des « tribalistes » qui la dépravent. Il veut aussi la préserver d’une dérive vers le « capitalisme libéral », alors que « le socialisme est la planche de salut des pays sous-développés ». 

Les rapports du commandant, certains estampillés « confidentiel », s’adressent tous au Président de la République, Michel Micombero, qu’il tient pour le « Guide » de la « Révolution ». Pour quelques uns, ils sont noués autour d’un fait d’actualité : un remaniement ministériel, le procès et l’exécution des « conjurés » de 1969, un anniversaire d’Indépendance, la soirée inaugurale du Cercle Culturel Burundais, etc. Mais plusieurs de ses écrits évoquent des « climats » malsains et se font l’écho de rumeurs obstinées dans l’opinion burundaise, qu’il commente. Il abordait tous ces points en toute liberté et franchise. Les rapports de Ndayahoze s’appesantissent surtout sur l’appréciation de faits laconiquement exposés, ainsi que sur son analyse des enjeux et des dangers qu’ils impliquent. Il les développe avec un argumentaire toujours bien bâti. Sur le sujet insistant des divisions ethniques et régionalistes, il pense et écrit avec une acuité intellectuelle et une cohérence jamais trahies d’un rapport à un autre, d’une année à une autre. Pourtant, l’atmosphère politique est de plus en plus suffocante. Les pressions, sur lui et contre lui, se font de plus en plus fortes, à mesure que bruissent les rumeurs d’un « coup d’Etat hutu » et alors que l’étau de la discrimination des Hutu, dans l’administration et au sein de l’armée, se referme progressivement sur lui. Des années durant, il n’en persista pas moins à mettre en garde ses concitoyens contre le « sentimentalisme » sectaire. Quand le doute l’assaillit à son tour, c’est en toute bonne foi et en toute confiance qu’il s’en ouvrit directement au Président Micombero, en lui rapportant, solidairement, les craintes de ceux « de plus en plus nombreux » qui le croient sous l’influence des extrémistes tutsi. C’est avec cette confiance et sur foi de celle qu’il estimait sans doute du devoir de Micombero de lui rendre qu’en 1969, alors que de présumés « conjurés militaires » hutu sont arrêtés, jugés, condamnés et exécutés et tandis que la rumeur publique l’accuse de complicité, il rentre de voyage, se sachant innocent, passant outre aux suppliques de sa propre épouse.

Le livre de Rose Karambizi-Ndayahoze lève un coin de voile sur la complexité et la précarité du contexte politique et socio-économique des années de fonction de Ndayahoze. En arrière-fond, la guerre froide est à son apogée. Partout en Afrique, les putschs militaires guettent. En une petite décennie, ils ont fait tomber Olympio au Togo (1963), Ben Bella en Algérie et Kasa-Vubu au Congo Belge (1965),Maurice Yameogo en Haute-Volta (Burkina faso), Namdi Azikiwe puis Johnson Aguiyi Ironsi au Nigeria, David Dacko en Centrafrique et Edward Muteesa en Ouganda (1966). Ils ont amené au pouvoir Marien Ngouabi au Congo et Moussa Traoré au Mali (1968), Mouammar Kadhafi en Lybie et Nimeiry au Soudan (1969), etc. 

Juste à côté surtout, au Rwanda, le Mouvement PARMEHUTU (Parti pour l'Émancipation Hutu) est à l’origine d’une « révolution sociale » qui a conduit à l’arrivée au pouvoir en 1959 de la « majorité ethnique » hutu, ouvertement revendiquée comme tel. Le Burundi s’en ressentit fortement, d’abord par l’arrivée sur son sol de flots de réfugiés tutsi fuyant un véritable pogrome. Depuis l’Indépendance du Rwanda en juillet 1962, la vie politique dans ce pays est rythmée par des tensions ethniques et régionales. Une tentative échouée de retour en force des exilés tutsi installés au Burundi a radicalisé le pouvoir hutu qui va exclure du Gouvernement les partis assimilés aux Tutsi et aux monarchistes (UNAR et RADER). La tentative de coup de force, partie du sol burundais, créa des tensions entre le Burundi et le Rwanda. A l’heure des putschs et des « révolutions », le « modèle rwandais » et les persécutions subies par les Tutsi au Rwanda suscitent chez ceux du Burundi de fortes suspicions envers tout Hutu « évolué », perçu en potentiel émule de Grégoire Kayibanda, leader du PARMEHUTU. Ces craintes ne peuvent pas être taxées comme « sans fondement » au Burundi, tant les appétits de pouvoir et les raccourcis de pensées politiques existaient de part et d’autre, chez les Hutu comme chez les Tutsi. Elles firent monter dans le pays une tension et des divisions le long du clivage Hutu-Tutsi, sur fond d’une mise à l’écart croissante et réelle des Hutu des fonctions et des services-clés de l’Etat. Sur ces faits, le commandant Ndayahoze parle avec emphase. Pendant longtemps, il avait stigmatisé la futilité de ces rivalités, nulles devant « le grand essor révolutionnaire ». Il ne cessait de souligner la dangerosité de ceux qui les attisaient et dont ils brossaient le profil, renvoyant dos à dos les extrémistes des deux bords :

« D’emblée nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper que c’est la classe aisée qui renferme le virus du tribalisme. Effectivement, le mal vient d’en haut. Ce sont des cadres peu méritants qui, pour se maintenir ou pour se hisser à des postes convoités, ont besoin de pistons, d’astuces et d’artifices ; ce sont aussi certains responsables insatiables qui, pour faire aboutir leurs ambitions inavouables, font de la division ethnique une stratégie politique. Alors, s’ils sont tutsi, ils dénoncent, au besoin avec complots tactiques à l’appui, « un péril hutu » à contrer ; s’ils sont hutu, ils dévoilent un« apartheid tutsi » à combattre. Et cela s’orchestre avec une mise en scène diabolique pour que le sentiment prenne le pas sur la raison. » 

Mais au fil des pages et des années, le lecteur prend mesure de l’inquiétude grandissante du commandant qui, de fait, se retrouve, comme haut cadre hutu, de plus en plus esseulé au sein d’une administration et d’une armée peu à peu "purgées" de leurs éléments hutu. Son raisonnement qui méprisa longtemps les aspects de représentation numérique basée sur l’identité à la naissance se résolut progressivement à les admettre comme un mal nécessaire. Ses accusations se font plus insistantes sur l’extrémisme tutsi et les traîtres sont nommés. 

Dans un de ses rapports, il recommande explicitement au Président burundais de veiller à plus d’équilibre entre Hutu et Tutsi dans la répartition des responsabilités dans l’appareil étatique. Car, se résout-il à écrire, « le réalisme politique n’est pas de voir les choses comme elles devraient être, mais de les traiter comme elles sont ». Aujourd’hui, poursuit-il, « le problème est devenu instinctif ». C’est sans doute ce même « réalisme politique » qui, dans sa charge et ses devoirs de Ministre de l’Économie burundaise » le ramène à des sentiments plus amicaux envers le capitalisme. De tribord à bâbord, il désigne la structure économique burundaise comme « capitaliste » et recommande de facturer le « non alignement » : 

« Le réalisme dans notre non alignement positif conseille que notre politique étrangère soit basée sur le profit. Il n’est pas normal que des pays étrangers puissent tirer profit de notre soutien politique sans que notre attitude puisse être compensée par un effort soutenu de ces pays au développement de notre pays. Comme vous l’avez dit, il ne doit y avoir ni geste ni parole gratuits, tout doit être calculé. » 

C’est dans la deuxième partie du Recueil, perdus dans le flot des lettres de l’auteure, publiées sans commentaire, que le lecteur repêchera des compléments d’information précieux sur les circonstances de la mort du Commandant. Sa date exacte demeurera sans doute inconnue pour longtemps encore. Le 30 avril 1972, à trois heures du matin, se souvient Rose, « mon mari, qui dormait à la maison, fut réveillé par un appel téléphonique du chef des Forces Armées, qui lui ordonnait de rejoindre sa base, car on craignait que des troubles n’éclatent dans certains régions. » Dans une autre lettre, elle précise que par la suite, il l’appela deux fois : en arrivant au camp et à 6 heures du matin. Mais elle ne le revit plus jamais. « Il me parla des quelques coups de feu entendus la veille au soir, de la mort du garde du corps de Micombero, de l’antenne de radio abattue et d’un voyage possible à l’intérieur du pays, mais rien au sujet d’une invasion du Burundi par des monarchistes, ni d’un soulèvement hutu. » Cette partie du livre expose les démarches multiples et souvent vaines de l’auteure pour engager le gouvernement de son pays d’adoption, le Canada, dans des enquêtes sur la tragédie de 1972. Les gouvernements du Burundi, sous les présidents Bagaza et Buyoya, eurent aussi leur lot de lettres, toutes convergeant sur une requête en justice pour son mari et pour toutes les familles des victimes du génocide de 1972. 

Manifestement, ce recueil sur « le Commandant Martin Ndayahoze » est publié sans prétention à une reconstitution historique et scientifique du film des événements qui établirait l’innocence d’un homme, de manière péremptoire. Car une opinion le tient pour l’un des cerveaux d’une machination hutu qui, un soir d’avril 1972, n’eût eu d’autre visée que l’extermination des Tutsi, à court ou moyen terme. Pour laver l'honneur du Commandant, ce livre fait davantage, plus sobrement, plus subtilement. Sans commentaire, il livre à l’appréciation souveraine du lecteur la pensée idéologique du Commandant, ses credo sur l’homme et les sociétés, leurs grandeurs et leurs bassesses, les divisions sectaires superfétatoires, le tout exprimé avec la candeur de son temps et de son âge, certes, mais avec une foi et un lyrisme qui forcent le respect et l’admiration. Cette anthologie partage ses doutes, ses confidences au Chef de l’État, en un mot sa bonne foi, d’un bout à l’autre d’une ferveur « révolutionnaire » qui ne s’éteignit définitivement que lorsque son corps reçut l’estocade finale. Les critiques - de l’élite hutu, des jeunesses estudiantines, de la fronde monarchiste, des cadres non originaires de Bururi - faisaient feu de tout bois sur le régime de Michel Micombero, officiellement élevé au rang de « Libérateur du Peuple murundi ». Il était donc plus que vraisemblable que le "Libérateur" fut au centre de conspirations concurrentes pour s’en libérer. Le Commandant Ndayahoze lui-même avait sans doute perdu foi dans le « Guide » de la Révolution. Ce livre et ses écrits adressés en toute bonne foi au « Guide » lui-même en témoignent. Mais jusqu’à ses dernières heures, il est resté dans la démarche d’un citoyen qui, bien que pris de doutes et entre plusieurs feux, garda la posture d’un arbitre, sur ses principes et valeurs perché. 

Ceux qui lui prêtent des pulsions et des plans génocidaires devraient lire ce livre et s’ils s'obstinaient, expliquer à ceux qui honorent la mémoire du commandant – et j’en suis - quelle extraordinaire mutation du comportement et quels troubles psychotiques pouvait-il bien avoir subi pour subitement passer, d’une année à une autre, d’un être aussi réfléchi à un abject génocidaire. Le temps lui rendra son honneur qu’il n’a du reste jamais perdu de la multitude et qu’il reconquerra chez ceux qui ont foi en leurs concitoyens, par-delà les clivages. Quarante-quatre ans après sa mort, les paroles du commandant prolongent leur résonance sur les monts et vallées d’un Burundi retombé dans les affres de la manipulation de la mémoire. Qu’à cela ne tienne ! 

Qui peut témoigner de son innocence mieux que l’homme qui partagea le même bureau que lui jusqu’à la veille de sa disparition, qui occupait des fonctions d’opération militaire lorsque le pays bascula dans le chaos et qui en occupa de plus hautes, par la suite ? « Il était simple, sage et d’une grande intégrité. S’il avait volé quoi que ce soit, je l’aurais su. Lorsqu’au 30 avril 1972, je me rendis au bureau, je demandai ‘Où il est ?’. On me répondit ‘Il est mort !’. Je répliquai ‘Mort comment ? Pourquoi ?’. ‘Mort sur le champ de bataille’ me répondit-on. Plus tard, je fis diligenter une enquête sur son cas personnel. Elle conclut qu'il était totalement innocent ». Dixit Colonel Jean Baptiste Bagaza, Président de la République du Burundi de 1976 à 1987 (Interview recueillie pour l’émission « Menya Intwari » consacrée au Commandant Ndayahoze et diffusée le 30 avril 2008 en synergie par les radio RPA, Isanganiro et Bonesha FM)

1972 : Muyebe et l’équation génocidaire, Avril 2017

Sous des dehors de paix retrouvée, le Burundi n’est pas encore remis des séquelles d’une année électorale 2015 pour le moins agitée. Après des batailles politiques pré et post-électorales à « l’arme chimique », l’air n’a toujours pas été décontaminé de ses toxicités ethniques. C’est dans cette atmosphère que les Burundais s’apprêtent à commémorer le 45ème anniversaire des « événements de 1972 ». Déclenchés le 29 avril avec l’incursion meurtrière dans le sud-ouest du Burundi de « rebelles » équipés, pour la plupart, d’armes blanches, ces événements virent en l’espace de quelques mois plus d’un millier de civils tutsis massacrés et, dans la répression sanglante et disproportionnée qui s’ensuivit, près de deux cent mille Hutus enlevés et sommairement exécutés[1]. Absents des manuels scolaires, éludés par la recherche académique, les récits et les leçons de cette tragédie se transmettent d’une génération à une autre par les circuits souvent graisseux, glissants et déformants de la mémoire. Dans ses clivages et son commerce de gros, cette mémoire tend à effacer les nuances et simplifier les analyses. C’est dans ce magma que s’est perdue l’histoire particulière de la zone de Muyebe, à Bubanza, au nord-ouest de Bujumbura.

En 1972, les violences déferlèrent dans cette petite circonscription de la commune de Musigati avec un ordre de séquences et un systématisme différents de ceux observés sur toutes les nombreuses autres scènes de crime. Au-delà du séquencement, ce qui s’est produit à Muyebe souligne surtout les logiques exterminatrices qui s’actionnent tant avec les replis qu’avec les offensives "sécuritaires", derrière le mobile illusoire de « l’auto-défense ». Victimes et bourreaux ne font plus qu’un. C’est un mémoire de fin d’études en Histoire[2], produit, publié et présenté en juin 2016 par M. Patience Koribirama, avec l’appui du Centre d’Alerte et de Prévention des conflits (CENAP), qui fait sortir un peu plus de l’anonymat le drame de la zone de Muyebe.

Au Burundi, la culture populaire, qui dédaigne les nuances, découpe la folie meurtrière de l’année 1972 en deux séquences : d’abord le massacre de Tutsis, sur quatre jours, confiné dans le sud-ouest du Burundi, ensuite une campagne de liquidation et d’expropriation des hommes (étudiants compris) hutus instruits, sur plusieurs mois et à travers toutes les régions du pays. Par endroits, la réalité est plus nuancée. Le film de la tragédie de 1972 dans la petite localité de Muyebe est un de ces cas qui démentent ce schéma simplifié à deux étapes.

Alors que la nouvelle de la traque et de l’élimination des Hutus avait commencé à filtrer à Muyebe, plusieurs de ses habitants hutus, sur le qui-vive, furent intrigués par les va-et-vient incessants et inhabituels de leur Chef de Zone, André Ndayizeye, entre Muyebe et le chef-lieu de la commune de Musigati. Un jour, un « groupe de jeunes » l’intercepta à Bubenga, près de Dondi, et le somma de lui donner les documents en sa possession. « Les jeunes gens tombent à leur grande surprise sur une liste de cent et une (101) personnes hutu de la zone Muyebe avec comme entête : Liste des personnes à arrêter à Muyebe. Le numéro un de la liste est un certain Sylvestre Buhiri qui était à l’époque conseiller communal de la commune Musigati et habitait Muyebe. (…) Le chef de zone André est alors embarqué au chef-lieu de la zone Muyebe par le groupe des jeunes Hutu pour le dénoncer publiquement à toutes les personnes figurant sur la liste. Arrivé sur les lieux, la tension monte et ‘les candidats à la mort’ qui figuraient sur la liste décident de se venger contre les Tutsi avant qu’ils ne soient tués (sic) par les autorités de la province. »[3] Les recherches de l’étudiant mémorant chiffrent à 18 le nombre de personnes assassinées dans ces circonstances : 17 Tutsis, y compris le Chef de Zone André lui-même ainsi qu' « un Hutu qui se faisait passer pour un Tutsi »[4] . « Dans le même temps », poursuit l’auteur du Mémoire, ils détruisirent les deux ponts donnant accès à leur zone « pour empêcher toute intervention de l’armée ». Le récit du déroulement de la répression qui suivit n’est pas moins lugubre. L’armée burundaise aurait dépêché des unités sur les lieux, les unes héliportées faute d’accès possible par véhicule, les autres au sol, qui durent commencer par réparer les ponts détruits. « Arrivée à Muyebe, l’armée aurait commencé à déterrer les corps des Tutsi tués pour les compter avant de commencer l’opération en bonne et due forme. (…) Des opérations militaires systématiques appuyées par des hélicoptères ont littéralement décimé les Hutu de la zone Muyebe où l’on estime que plus de ¾ de la population a été rasée. Tous les témoignages dans leur diversité ont rappelé l’ampleur exorbitante des dégâts humains causés par cette répression[5]. » Des mises en garde et des menaces de mort auraient même été adressées à tout habitant des zones frontalières qui offrirait un abri à un habitant de Muyebe.

L’épisode de Muyebe a été reconstitué avec les récits recueillis par M. Patience Koribirama auprès de personnes, adultes et résidents de la commune Musigati au moment des faits. Il a été complété à l’aide de la documentation rare sur le même sujet[6]. Les faits rapportés soulèvent plusieurs questions, sans réponse dans l’ouvrage. Qu’à cela ne tienne, ils témoignent une fois de plus de la psychologie complexe et perverse des acteurs burundais de violence sur les scènes de génocides "réciproqués". Ici, le fameux « triangle de Karpman » aux trois pôles dynamiques et interchangeables (bourreau, victime, sauveur) est sans application. Les pôles fusionnent. Dans l'esprit comme dans les actes, les statuts se confondent et s’embrouillent avec perfidie. Le bourreau agit en se drapant dans un rôle tantôt de victime, tantôt de sauveur. La victime communie avec le bourreau dans le supplice d’une autre victime et dans cet instant, s’identifie plus au bourreau qu’à la victime, etc. Au final, le drame fermente dans l’humanité reniée à la victime, traitée en bourreau, réel ou potentiel, par sa simple naissance, sa descendance. 

Créée en mai 2014 et lancée officiellement en décembre de la même année, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) du Burundi est chargée d’enquêter sur les violences graves et traumatiques du passé. Sa mission ultime et fondamentale consiste à lancer la dynamique et le chantier d’une réconciliation profonde et durable. Son champ spatial et temporel (46 ans: 1962-2008 !) de compétence est semé de crimes, d'agonies et de douleurs. Lors de ses audiences publiques, des milliers de Burundais reconnaîtront sans doute leur propre vécu dans les récits d’infortune qui se succéderont, tant ils se ressemblent. Mais un siècle entier ne suffirait pas à la CVR pour écouter et absorber avec patience et compassion le conte des malheurs de toutes les victimes de violences et d’injustices du pays. Un tri ingénieux et stratégique s’impose.

La rétrospection doit surtout permettre d’apaiser le présent et non de lui tendre des embuscades. Elle doit aplanir la voie du futur. Au-delà de leurs vertus cathartiques, les récits et les confessions publics à privilégier devant la CVR devraient être ceux qui encouragent le mieux les Burundais à une démarche d’introspection et d’analyse de leur propre conscience, sans hypocrisie et dans ce qu’elle peut exprimer de positif et de négatif par la pensée et par les actes. Car à force d’infortunes graves, traumatiques et répétées, sans recours ni secours possibles, les normes de valeurs se déplacent imperceptiblement et s’inversent. Des comportements déviants sont pris en modèles. Le menteur est « intelligent ». L’honnête, le généreux sont « bêtes ». La violée est coupable. A la longue et par une sorte de chirurgie esthétique de la conscience, ces dérives se compensent chez certains en spiritualité expiatoire, creuse, mécanique, cosmétique et ostentatoire, en taciturnités morbides, etc.

Parallèlement, la CVR gagnerait aussi à revisiter les phénomènes et les faits d’hier qui peuvent éclairer les enjeux de gouvernance et de réforme institutionnelle, les influences géopolitiques, etc. En tout, la narration des faits ne doit pas servir les penchants inquisiteurs, les commandes expresses de réquisitoire à visée politicienne et démagogique. Elle devrait servir à identifier et comprendre les pensées, les esprits et les mécanismes qui sous-tendent les maux vécus qui se reproduisent à l’infini, en changeant de costume et de masque. Enquêter dans le but de nommer et d’accuser n’est pas vain, sans doute. Mais chercher en plus à comprendre est ce qui fera que la CVR ne soit pas un Tribunal de l’Inquisition. Par exemple, enquêter sur le coup d’Etat de 1993 ne doit pas avoir pour seul but d’identifier les méchants à envoyer à la potence. Il doit aussi aider à connecter ce Coup à l’onde de choc, réelle ou présumée, que fut la tentative de putsch du 13 mai 2015.

Ce 29 avril 2017, les « événements de 1972 » reviendront sur le devant de la scène. Ce ne sera que justice. Un 45ème anniversaire, certes, mais pas une 45ème commémoration officielle, ce tournant de l’histoire restant marginalisé des célébrations nationales. Sans surprise, les circonstances politiques du moment donnent des ailes à ceux qui, hélas, tentent de plus en plus, sous les roulements de tambours, de cultiver une mémoire des événements de 1972, rancunière et vengeresse, bipolaire et manichéenne à dessein. Cette culture de la mémoire, au pesticide cancérogène, la rend vaine. Elle ne prolonge pas la vie du Burundi. Elle prolonge sa mort.

Une veuve pleine d'espoir, Février 2017

Bujumbura, année 2012. Un soir, une voisine, B.H., me rendit visite à mon domicile pour me remettre en mains propres un faire-part de « levée de deuil définitive ». C’était la première fois que B.H. franchissait la grille d’entrée de chez moi et toquait à la porte de mon salon. Nous ne nous connaissions pas et n’avions jamais échangé que de plates amabilités, celles de voisins dont les chemins se croisent tous les jours. Cette première valait donc bien que nous partagions un verre. Avec ce faire-part, nous tenions au moins un sujet de parlotte. Après notre première lampée, B.H. ne pipait toujours aucun mot. Pour trouver l'inspiration et briser la glace, j’ouvris sa carte d’invitation. C’est quand elle me vit plonger dans la lecture de son faire-part et qu’elle décela un léger embarras sur mon visage que ma visiteuse rompit son silence. 

Quarante ans plus tôt, en 1972, la mort frappa à la porte du rugo familial de B.H. Elle avait la sonorité d’un vrombissement de camion Mercedes « M’en fous m’en fous ». Des militaires en descendirent, apostrophèrent leur père, le conduisirent dehors et le hissèrent sans ménagement à bord de la plateforme de leur bétaillère à quatre roues. Ce fut la dernière fois qu’elle vit son papa. Pourtant, sa mère n’admit jamais le décès de son époux. Longtemps, elle resta persuadée qu’il reviendrait."Mon mari est en vie." Ce n'était peut-être pas une conviction mais elle n'avait besoin que d'un espoir auquel s'accrocher, sur lequel revivifier la force de gagner sa vie, de nourrir ses enfants, de les envoyer et de les appliquer à l'école. Quand mon mari reviendra, espérait-elle, il doit être fier de moi, de ce que les enfants sont devenus et de ce que notre ménage était avec lui et resta sans lui. Avec le recul du temps, B.H. comprit et apprit à ne pas contrarier l’entêtement, l'obstination de sa mère et son espoir pendu à un fil qui fut le fil du chemin de ses enfants vers l'école et vers la vie. Quarante ans après la disparition de son père, après que B.H., ses frères et sœurs eussent tous achevé leurs études, embrassé une carrière et fondé leur famille, ils se rassemblèrent autour de leur mère et levèrent le deuil définitif de l’homme qui dût disparaître, et non mourir, pour faire de cette veuve inassumée la cheville ouvrière de sa famille.

L’histoire de B.H. et de sa mère dévouée nous rappelle à nous, Burundais, ce que la foi et l’espoir peuvent acheter et construire dans le tragique, pour insuffler la vie. Jamais cette veuve ne se laissa ronger et tourmenter par le désespoir, par l’obsession de « l’ennemi qui, fatalement, reviendra ». L’espoir et la foi furent ses meilleurs alliés. Bientôt, sa petite-fille prêtera le serment d’Hippocrate et deviendra médecin, comme son père. Elle rétablira des santés, sauvera des vies, sans égard à l'ethnie de ses patients. Ni elle, ni sa mère n’ont oublié ni ne doivent oublier ce qu’il advint, l’une de son grand-père, l’autre de son père. En leur for intérieur, elles sont assurément solidaires et compatissantes de Marie-Claudette Kwizera, sans égard à son ethnie. Le 10 décembre 2015, sans que personne n’ait jamais su pourquoi, la trésorière de la ligue burundaise des droits de l’Homme « Iteka » fut enlevée par des inconnus à bord d’un véhicule aux vitres teintées, appartenant à la Police. Elle fut ensuite détenue au secret, sans motif et sans qu’une rançon exigée et payée par sa famille ne parvienne à l’en faire sortir. Peut-être fut-elle même enlevée et exécutée par quelqu’un lui-même né d’un père enlevé et exécuté. Élucubration ? Le drame qui sert de compost au mélodrame : c’est l’engrenage qui nous tenaille depuis plus d’un demi-siècle !

Dans quel Burundi les deux filles de Marie-Claudette, de 11 ans et 6 ans, grandissent-elles ? En quoi ce pays leur apprend-il à croire : en nos ressemblances ou en nos différences ? A la confiance ou à la méfiance ? A la force de la loi ou à la loi de la force ? Notre passé non soldé creuse nos préjugés. Nos préjugés creusent nos tombes. Quatorze mois et dix jours après son enlèvement, la Ligue Iteka a été officiellement bannie par le gouvernement burundais et l'époux et les enfants de Marie-Claudette ne savent toujours pas si elle est encore en vie ou pas. L’espoir et la foi ne la ramèneront peut-être jamais à ses enfants. Mais assurément ils construiront plus qu’ils ne détruiront ses filles et le Burundi. L'espoir fait vivre. Vous n'y croyez pas ? Un journaliste burundais de notoriété publique me raconta comment un jour, il reçut une lettre de fraîche date venue d’Ouganda, à lui livrer « en mains propres ». Chaque ligne qu’il lut de cette lettre ramena à la vie et à surface de sa mémoire, une à une, les vingt années qu’il passa à croire mort l’auteur de ces lignes : son père, bien en vie !